"Ca manque de rythme ! Mettez du rythme !"

Combien de comédiens, de conteurs, de mimes, et autres artistes de ce que l'on appelle "l'art vivant", celui qui s'accomplit en présence d'un public, ont-ils entendu cette antienne ?

Mais combien de "professeurs", "formateurs" et autres "maîtres de stages" savent-ils expliquer ce que cela veut dire, le rythme, et comment on apprend à "mettre du rythme" ?

Cela me rappelait ce que nous entendions déjà dans les classes de français et de philosophie au lycée dans les années 60. On n'y parlait pas de rythme (on aurait dû, pourtant !) mais de plan.

"Ca manque de plan ! Faites un plan !"

Mais aucun enseignant n'était capable de nous apprendre ce que c'était, ce que c'est, un plan. Tout au plus les meilleurs d'entre eux évoquaient-ils le "plan chronologique", le "thèse-antithèse-synthèse", et c'était tout. Quant aux explications de textes, rien, pas même un début d'allusion à une méthode.

C'est dans un vieil ouvrage du XIXème siècle de Arsène Chassang et Charles Senninger, "La dissertation littéraire générale", que j'ai appris, seule et en un été, comment on fait un plan. Et la technique qui permet de faire une explication de texte étayée, claire, solide. Une fois que l'on a compris, c'est facile, et si productif !

Il en est de même pour le rythme. Il y a des techniques simples, une fois que l'on en a la clé. Les américains savent très bien faire cela dans leurs films et leurs téléfilms. Du moins, dans la plupart. D'où leur succès. Il y a bien des techniques. Je ne suis pas cinéaste. Et je n'ai pas trouvé le providentiel "Chassang et Senninger" du rythme en conte. J'ignore même s'il en existe un. Je ne le pense pas. Il fallait un esprit héritier des lumières pour donner ainsi ses "trucs". Ce n'est guère à la mode de nos jours. Or ce qui ne se transmet pas se perd, qu'il s'agisse d'un "secret" de verrier ou de quelque discipline que ce soit, artistique comprise.

Mais j'ai eu la chance de recevoir l'enseignement d'un maître en matière d'art vivant, même s'il n'a jamais accepté ce titre, se considérant simplement comme un professeur, un danseur qui a travaillé avec Béjart à l'époque de Balbec, enseigné un temps au conservatoire de Paris (qu'il a quitté, révolté par l'obligation dangereuse de maigreur imposée aux filles), fait du mime et du théâtre, Jean-Pierre Martino. Le rythme, il me l'a enseigné par l'exemple, mettant dans ses mises en scènes la même rigueur que dans son travail de danseur. Il m'a appris aussi les ruptures.

Or, sans ruptures, il n'y a pas rythme. Ce n'est pas une condition suffisante. Mais elle est nécessaire.

Mais la rupture, en conte, c'est quoi ? Cette notion vient du théâtre. Faire une rupture, pour un comédien, c'est passer en une fraction de seconde d'un état à un autre, de la joie à la colère par exemple, ou du rire aux larmes. Pour le conteur, cela lui permet de passer d'un personnage à un autre, du narrateur au commentateur (quand le conteur met son petit grain de sel), et donc de parler au style direct, bien plus vivant et de façon claire, sans avoir forcément besoin de multiplier les "dit-il", " dit tel ou telle".

Quant au rythme, ce n'est ni la précipitation (on appelle cela "bouler un texte"), ni la lenteur très à la mode chez certains conteurs. Cela, c'est le rythme de l'élocution, pas le "rythme" de la contée. Pour l'auditeur, une contée qui "a du rythme" maintient l'attention longtemps alors qu'une contée qui "n'a pas de rythme" lasse, fatigue, paraît soit saoulante, soit trop longue et soulage quand elle s'arrête. Ce n'est pas non plus, comme je l'ai vu faire une ou deux fois, avec stupeur et consternation, passer artificiellement de la rapidité au lent, juste pour changer, pour "faire du rythme". Le rythme vient de l'intérieur de soi. Nous passons très souvent d'un sentiment à un autre, d'un geste à un autre. Et c'est cela qui nous distingue du robot. Cela va de pair avec "la montée dramatique" du conte. Mais de cela, j'en ai largement parlé dans mon premier ouvrage, "Le jeu de la répétition dans les contes ou comment dire et redire sans se répéter", publié chez Edisud (il en reste encore quelques-uns). De pair aussi avec ce que Jean-Pierre appelait "la résistance". Mais de cela aussi, j'en ai parlé dans ce même ouvrage.