Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. "Tens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé..." et il se rendormit.

  Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua : "Regarde, dit-elle, fainéant! pendant que tu étais occupé à dormir on nous a volé notre maison." En effet, un ciel intact s'étendait de tous côtés. "Bah! la chose est faite", pensa-t-il.

  Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur eux à toute allure. "De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous" et il se rendormit.

  Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. "Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantités de désagréments; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé..." et il se rendormit.

  "Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l'en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l'affaire est là-dedans."

"Sur ce chemin, je ne peux pas l'aider, pensa Plume, et il se rendormit."

  "L'exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter?"

  "Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas suivi l'affaire." Et il se rendormit.

  Ce petit texte à l'humour décapant est le premier de la série (dix-septs textes) des "Un certain Plume", publié en 1930 par Henri Michaux. Avec les deux qui suivent, un peu plus longs et de la même veine, "Plume au restaurant" et "Plume voyage" nous nous retrouvons à la limite entre poésie et ce que j'appelerais conte surréaliste. Les deux suivants, "La nuit des Bulgares" et "L'arrachage des têtes", sont empreints d'un humour encore plus noir, voire dérangeant. Plutôt que de jouer nu ou de montrer son sexe sur scène, ce qui ne choque plus grand monde, surtout quand c'est fait juste pour "choquer le bourgeois", mieux vaudrait dire ces poèmes (ces poèmes-contes, devrais-je dire) en prose. Les onze textes qui viennent ensuite sont de la poésie pure. Quant au dernier, il s'agit d'un étonnant petit écrit dramatique en un acte, intitulé "Le drame des constructeurs". Il doit être extraordinaire à jouer, mettre en scène, regarder... monté par une bonne troupe. Hélas, il nécessite au moins une douzaine (sinon une quinzaine) de comédiens, ce qui, économiquement, n'est possible qu'aux troupes subventionnées. De plus, Henri Michaux est, actuellement, dans "son enfer", ce moment d'oubli qui suit souvent une grande notoriété, pour laisser ensuite place  à une plus "juste" (sic!) notoriété.

  Attention : les oeuvres de ce poète, mort en 1985, sont toujours soumises aux droits d'auteur. C'est juste pour attiser l'envie de le redécouvrir que j'ai publié ce court récit d'Henri Michaux. Pour le reste de son oeuvre, il vous faudra faire la démarche, que vous soyez conteur ou poète. Et re-attention : c'est merveilleux à dire (ou lire), mais demande métier et technique.