Le blog d'Hélène Loup

04 octobre 2021

Baba Yaga ou la drôle de sorcière

 

Baba Yaga ou la drôle de sorcière

En Europe, le personnage de la sorcière s’est affaibli et stéréotypé avec le temps. La « sorcière » que je connaissais enfant, que ma mère et ma grand-mère évoquaient, qui hantait les contes publiés par les frères Grimm au XIXe siècle, était déjà vieille, laide, méchante et ogresse. Elle vivait généralement seule à l’écart et confectionnait poisons et potions magiques. Les persécutions des XVIe et XVIIe siècles avaient laissé des traces. Mais moins que la diabolisation constante des guérisseuses et autres rebouteux.

C’est cette image déjà stéréotypée et simplifiée que Walt Disney utilisa en la systématisant. Le succès mondial de ses films imposa rapidement sa vision « dessin animé » de la sorcière au monde occidental dès le XXe siècle.

Aujourd’hui, toujours venue d’outre-Atlantique, la sorcière n’est plus qu’un prétexte à déguisements à base de chapeau pointu, bottines et robe noires, verrues, balai, chaudron et citrouille, corbeaux et chats noirs. Alors, dans la littérature enfantine, on la renouvelle en la rendant « gentille ».

La Baba Yaga russe, sa jambe d’os, son mortier et son isba

En Russie et dans les pays de tradition orthodoxe, la sorcellerie a moins fait l’objet de persécutions. Guérisseurs et rebouteux étaient mieux acceptés. En Sibérie, le chamanisme se pratiquait toujours. La plus célèbre des sorcières des contes slaves a donc vu son image moins appauvrie, moins enlaidie. On la nomme Baba Yaga, de Baba, « bonne femme » en argot russe, et, selon certains chercheurs, de « ahi », « serpent » dans les très anciennes langues indo-européennes, devenu Yaga.

Quand elle a des enfants, il s’agit toujours de filles. On est dans un univers matriarcal.

La « Baba Yaga-jambe d’os » représentée dans les illustrations et peintures diverses n’a ni nez crochu, ni menton en galoche, ni yeux rouges. Mais elle est vieille, laide, cheveux en maigres mèches mal peignées et avec une « jambe d’os ». Les pilons très anciens utilisés par les unijambistes n’étaient pas en bois mais en os. A moins que cette « jambe d’os » n’ait une autre signification, comme on le verra plus loin.

Quand elle se déplace, elle va à grand fracas d’arbres craquants, de feuilles mortes crissantes, « filant à toute allure dans son mortier, ramant de son pilon (celui du mortier) effaçant les traces de son balai ».

Les serviteurs de Baba Yaga

Source : https://www.wikiwand.com/fr/Baba_Yaga

Sa maison est une isba, en bois comme à l’époque, mais « montée sur pattes de poulet »[1], qui tourne et retourne, mais, se présente dos à la forêt, porte vers Baba Yaga, quand celle-ci l’ordonne.

Ses serviteurs peuvent être une servante, des animaux domestiques, un bouleau et des objets maltraités[2], ou des bras, un portail, les mortier-pilon-balai, commandés à la voix[3] .

Dans ce dernier conte, on trouve aussi trois cavaliers, un blanc, un rouge et un noir, qui font pour elle lever, chauffer puis se coucher le soleil. Baba Yaga-jambe d’os est plus qu’une sorcière dévorante. C’est une magicienne, proche de la nature et dangereuse comme elle. Certains chercheurs pensent que ces motifs sont les traces de rites ancestraux d’initiation des garçons dans les très anciennes sociétés matriarcales ou marquées par le chamanisme.

En outre, Baba Yaga est reliée au royaume des morts. C’est peut-être ce que signifie sa « jambe d’os ». En tout cas, dans Vassilissa-la-très-belle, sa maison est « entourée d’une palissade faite d’ossements humains, plantés de crânes humains dont les yeux luisaient ; au portail, des jambes étaient placées en guise de traverse, des bras servaient de verrous, une bouche aux dents aiguës tenait lieu de serrure« .

Et quand la nuit tomba, « sur la palissade, les yeux des crânes s’allumèrent et il se mit à faire aussi clair qu’en plein jour« . C’est à ce feu que Vassilissa allume sa torche. C’est ce feu, enfin, que Baba Yaga lui confiera pour rallumer celui, éteint, de sa maison [le feu est considéré comme l’âme de la maison], éclairer son chemin, et se débarrasser de la mauvaise marâtre et de ses deux méchantes filles.

Baba Yaga, une sorcière bénéfique

Enfin Baba Yaga, si elle retient Vassilissa, si elle menace de la manger au cas où elle ne n’accomplirait pas les tâches impossibles qu’elle lui impose[4], s’avère être finalement bénéfique : elle l’aide en la laissant partir, munie d’un crâne aux yeux ardents. Baba Yaga peut être bénéfique autant que maléfique. Tout dépend de la manière dont on s’y prend.

Il arrive aussi qu’elle soit vaincue par plus malin qu’elle comme dans les contes Ivachko et la sorcière ou La Baba-Yaga et Petit Bout[5].

Mais qui est donc cet être ambigu ?

La chercheuse Magdalena Cabaj, dans son article, Baba Yaga pourra-t-elle jamais être belle et bonne ?, pense qu’elle est issue de quelque divinité déchue.

Aux USA, les féministes du Goddess Movement, le Mouvement de la Déesse, qui demandent un retour politique vers un matriarcat, s’intéressent de près à Baba Yaga et luttent pour faire cesser l’opposition entre la déesse et la sorcière, les deux n’étant, pensent-elles, que les deux facettes d’un même personnage. Mais, on le sait, pour régner, il faut diviser.

Actuellement, le personnage de Baba Yaga tend à être embelli sur tous les plans. On la présente comme une magicienne, puissante et psychopompe, une passeuse du monde des vivants à celui des morts.

De l’intérêt d’être prise pour une sorcière

Pourtant, apparaître comme sorcière peut être, pour une femme, une protection momentanée. Ainsi, dans la chanson du XVIIIe siècle Fleur d’épines, Fleur de roses, la jeune fille sans famille et donc privée de protection, pressée par des garçons qui lui proposent de l’argent, laisse entendre que la lune rôde autour d’elle et donc la protège. Autrement dit qu’elle est un peu sorcière.

Source : https://filleauguidon.com/rencontre-avec-anne-france-dautheville/

Cette stratégie a été utilisée dans l’urgence par Anne-France Dautheville, ainsi qu’elle le raconte sous le titre : Comment sauver sa vertu dans une station-service afghane dans son tout premier livre, Une demoiselle sur une moto.

Arrivée sur sa moto à sec dans une station d’essence entre Khandahar et Hérat, elle s’aperçoit brutalement qu’elle est, en raison de la chaleur accablante, en tee-shirt et bras nus, ce qui est une offense aux moeurs et aux codes d’un « pays où les femmes sont voilées du chignon jusqu’aux talons« . Elle se trouve face au pompiste et à ses deux employés, tandis que somnolaient des soldats, dans un camion militaire qui stationnait là. Le pompiste lui touche un sein, qu’elle lui tape sur la main et crache sur ses chaussures. Deux soldats se réveillent et descendent du camion. Ils restent en retrait. Le pompiste et ses employés, eux, l’entourent.

Quand ils sont tout près de moi, je les maudis, les deux mains en avant, médius et annulaire repliés ; je leur lance la mauvaise chance en sifflant entre mes dents. Ils s’arrêtent, comme frappés par la foudre.
Une sorcière, déguisée en Européenne. … Ils ne font plus un geste. Le ciel leur est tombé sur la tête.
En passant, je les maudis encore une fois, de la main gauche, la main du malheur.

Anne-France Dautheville, Une demoiselle sur une moto, Flammarion, 1973

Cet incident excepté, Anne-France Dautheville a gardé un excellent souvenir des Afghans et de l’Afghanistan. Et, chaleur ou pas, elle a toujours veillé à respecter les codes locaux.

Pourquoi parler d’elle ? En se faisant passer pour une sorcière, elle a sauvé sa peau. Elle n’en a jamais eu le côté maléfique, mais elle en a la liberté. Elle ne se soumet qu’à ses convictions.

Il en est de même de la célèbre pianiste, Hélène Grimaud. Aux XVIe et XVIIe siècles, son lien assumé avec les loups lui aurait valu le bûcher. Aujourd’hui, elle a fondé aux États-Unis le Centre de préservation des loups, comme elle le raconte dans son livre, Variations sauvages (Robert Laffont, 2004). Autres temps.

En pensant à ces 2 femmes et à quelques autres, je ne peux m’empêcher de songer au livre publié en 2018 par Mona Chollet : Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Je vous laisse découvrir son combat.

Baba Yaga, une star

Mais si vous préférez des histoires de Baba Yaga, demandez au premier conteur, à la première conteuse que vous trouverez : tous, toutes en connaissent. Si vous n’en avez pas sous la main, rendez vous dans n’importe quelle bibliothèque jeunesse : les bibliothécaires se feront un plaisir de vous diriger vers le bon rayon, les bons ouvrages. Quant aux libraires, ils se feront une joie de vous en recommander.

Baba Yaga est si célèbre en France qu’on a donné son nom à une maison de retraite fondée en 2012 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Il s’agit d’un lieu ouvert uniquement aux femmes, âgées, mais indépendantes et autonomes, qui prône la vie en communauté et l’entraide. Beau programme.


[1] Les isbas étaient parfois surélevées sur des madriers en bois qui les mettaient hors neige et hors inondations lors du dégel. L’agencement de ces poutres évoquait des pattes de poulet. De là à imaginer de véritables pattes de poulet géant, le pas était vite franchi.
[2] La Baba Yaga, Contes populaires russes, tome 1, Afanassiev
[3] Vassilissa-la-très-belle, op.cit.
[4] … mais la poupée magique donnée par sa mère aide la jeune fille.
[5] Contes populaires russes, tome 1, Afanassiev

Source de l’image en tête de l’article : https://www.auction.fr/_fr/lot/boris-vasilievich-zvorykin-1872-1930-baba-yaga-1916-17273187

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25 septembre 2021

La sorcière et la fée - Art(icle 1 publié par La gazette de Sceaux sur le Net le samedi 18 septembre 2021

La sorcière et la fée

La présence constante de la question féminine dans les débats sociétaux amène à revisiter les images que furent (et sont encore) celle de sorcière et celle de fée. Ces incarnations à la fois féminines et magiques, disons surnaturelles, montrent leur force dans les productions cinématographiques ou littéraires, pour enfants comme pour adultes. Hélène Loup, conteuse rompue à maintes histoires venues de maints pays nous en raconte ici quelques fondements. [LGdS]


— Quelle est la différence entre une fée et une sorcière ? demande à brûle-pourpoint un conteur facétieux.
— Facile ! La sorcière est méchante, la fée est bonne, répond du tac au tac le Candide du groupe.
— Eh non ! rétorque le conteur sur un ton taquin. Cela dépend des cas. C’est une fée qui jette un mauvais sort à la petite princesse de « La Belle au Bois Dormant ».

Méchantes sorcières et bonnes fées ?

Cette fée, Charles Perrault (XVIIe siècle) l’appelle « la vieille fée », les frères Grimm (XVIIIe) « la treizième fée » et, dans le ballet de Tchaïkovski (XIXe), on la nomme « la Fée Carabosse ». C’est cette même Fée Carabosse que l’on retrouve d’ailleurs, toujours aussi malfaisante, dans les derniers couplets de la chanson enfantine « Dame Tartine ».

De même, dans « Le conte du Roi Renaud »[1] ainsi que dans la chanson traditionnelle « Le roi Renaud », c’est la très belle fée de la fontaine qui impose à Renaud de choisir soit de « l’épouser sur l’heure », soit de « sécher sur pied pendant sept ans », soit de mourir « cette nuit, sur la minuit ». Et comme Renaud, très épris de sa jeune femme, répond imprudemment qu’il « aimerait mieux mourir sur l’heure », il mourra en effet, « sur la minuit », des suites d’une blessure faite en tombant de cheval.

En revanche, une sorcière peut se montrer bonne. Ainsi, c’est une sorcière maligne qui aide le roi à conquérir la belle et sage Zalgoum qui se cache dans une grotte par crainte de son frère qui veut l’épouser[2].

Et, en Italie, c’est une « stria » (une sorcière), la Befana, qui porte traditionnellement les cadeaux aux enfants la nuit de l’Epiphanie.

Des personnages dotés de pouvoirs

Les fées comme les sorcières sont des personnages qui ont des pouvoirs et qui s’en servent à leur guise. Elles peuvent changer le destin des pauvres humains que nous sommes en bien comme en mal. Tout dépend de leur humeur. Tant mieux pour qui leur plait. Tant pis pour qui leur déplait. La « Dame Holle » des contes de Grimm et sa consœur, la fée du conte « Les Fées » de Perrault, se montrent bénéfiques avec la fille aimable, et maléfiques envers celle qui ne l’est pas.

L’auteur de contes modernes, Pierre Gripari, s’est amusé dans « La fée du robinet »[3], à parodier le conte de Perrault en inversant tout : la fée donne le bon don, cracher des perles en parlant, à la mauvaise fille, et le mauvais, cracher des serpents en parlant, à la bonne. Mais la morale y trouve quand même son compte car le bon don fera le malheur de la mauvaise fille, et le mauvais don le bonheur de la bonne.

Dans la mythologie grecque, la magicienne Médée aide Jason à conquérir la toison d’or et à rajeunir son père Aeson. Mais quand Jason se détourne d’elle, elle se transforme en furie, tue ses enfants et s’enfuit dans un char conduit par des dragons ailés.

Source : Gallica Bibliothèque nationale de France

Quant à la sorcière populaire russe, Baba Yaga, elle est généralement dangereuse et dévorante, mais elle peut aussi se montrer bénéfique pour qui sait se la rendre favorable.

Enfin certaines fées changent au fil du temps. Ainsi, les « dames noires » dont certaines dévoraient des enfants, et les « dames rouges » qui aimaient à mort leurs amants, seraient des « dames blanches », ces personnages bénéfiques des anciens récits, qui auraient mal tourné.

Au contraire, les Gianes de Sardaigne qui autrefois se repaissaient, disait-on, de sang et de plaisirs, se sont peu à peu adoucies jusqu’à devenir de gentilles fées, bonnes épouses et mères attentionnées.

Belles, les fées ? Laides, les sorcières ?

Notre Candide, interrogé, répond alors :

— Les fées sont belles, les sorcières sont laides.

Mais ce n’est pas encore la bonne réponse. La belle-mère de Blanche-Neige (Contes de Grimm) est très belle, et Dame Holle (Contes de Grimm), avec ses grandes dents, très laide.

En outre la beauté des fées aussi est changeante. Autrefois, Dame Holle était d’une grande beauté, altière et divine.

Ailes et chapeaux pointus

La différence entre fées et sorcières n’est pas non plus dans la façon de se vêtir. Les unes comme les autres peuvent être habillées splendidement ou recouvertes de haillons, tout en noir ou plaisantes et bien proprettes. Certaines même sont nues ou quasi nues.

Quant au chapeau noir pointu dont on affuble les sorcières à notre époque, il ne date que de quelques décennies et nous vient des USA. En Europe, ce couvre-chef était plutôt celui des médecins.

Les fées de ma jeunesse étaient souvent aussi pourvues de chapeaux pointus. Mais c’étaient des hennins, semblables à ceux apparus au XVe siècle en Bavière. Et elles n’étaient ni ailées ni minuscules. Cette dernière représentation est anglo-saxonne. La fée Clochette du dessin animé de Walt Disney en est un parfait exemple.

La baguette magique

La baguette n’est pas davantage un attribut spécifique des fées. Jusqu’au XIXe siècle, les « belles dames » n’en utilisaient guère. Et dans le long conte de Grimm « Les deux frères », c’est la sorcière qui change hommes et bêtes en statues de pierre à l’aide d’une baguette.

Illustration de Arthur Rackham, (1909) Gallica, BNF

C’est aussi ce dont se sert Circé (« L’Odyssée ») pour changer les compagnons d’Ulysse en pourceaux.

Et ni les lecteurs ni les spectateurs de Harry Potter ne se sont étonnés de voir les sorciers imaginés par la romancière moderne, J.K. Rowling utiliser des baguettes. Celles-ci se sont d’ailleurs singulièrement perfectionnées depuis les baguettes de la sorcière du conte « Les deux frères » et de Circé, et même celles des fées de nos représentations des XIXe et XXe siècles.

Les habitations des fées et des sorcières

Les unes et les autres peuvent habiter de magnifiques demeures, de petites chaumières ou des grottes.

Mais dans des lieux insolites comme l’eau, les arbres ou les fleurs, on ne trouve guère que les fées. Et ceci est un indice. Seuls, en effet, des personnages du monde de « faërie » (ou « féerie » dès le XIIe siècle) peuvent habiter là, pas les humains.

Des mondes différents

Les fées sont des êtres d’un autre monde. Et si ces deux mondes se côtoient, se confondent parfois un instant, ils sont cependant radicalement différents. Le temps, par exemple, ne s’y écoule pas de la même manière, et gare à qui s’attarde quelques jours. Il ne retrouvera plus les siens à son retour. Trop de temps aura passé.

Les sorcières, ou magiciennes, sont humaines, ce sont des femmes, qui pratiquent la magie.

Sorciers et féetaux

Des hommes aussi pratiquent la magie. Ce sont des sorciers ou des magiciens. Les féetaux, eux, sont rares et peu connus. Ils sont moins puissants que les fées, quand ils ne sont pas que leurs époux.

Quant à l’étymologie de ces deux mots, fée et sorcière, nous verrons cela un peu plus tard, ainsi que quelques particularités de certaines sorcières et fées de nos régions européennes.


[1] Contes du vieux-vieux temps, Henri Pourrat
[2] Zalgoum, dans Tellem chaho !, Contes berbères de Kabylie, Mouloud Mammeri)
[3] Les contes de la rue Brocca

L’a Cendrillon en tête de l’article est une illustration d’Arthur Rackham, Hachette, 1919. Source : Gallica, BNF

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Sorcière et fée - 2 Article publié par "La gazette de Sceaux" sur le Net le 25 septembre 2021

Sorcières et fées, épisode 2 : sorts et fatalités

Sorcières et fées, épisode 2 : sorts et fatalités

D’où viennent ces noms qui nous sont d’une origine obscure et pourtant familiers. Sorcière et fée sont issues des mots latins sors et fata. Leurs sens étaient différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui en français. Mais tous deux faisaient référence au destin. Quelques mots d’explication.

Sort, sorcière, sortilège

En latin, le mot sors (un nominatif) désignait le petit objet qu’on mettait dans une urne pour tirer au sort : caillou, tablette, lamelle, baguette, portant des inscriptions »[1]. Le génitif est sortis.

Par extension, ce mot en est venu à désigner l’acte lui-même, le tirage au sort,

  • puis le résultat de ce tirage au sort, l’oracle
  • et donc le destin signifié par cet oracle
  • ainsi que l’être humain qui tire au sort, le diseur de sort (sorciara en bas latin)
  • Enfin ce diseur de sort a été assimilé au jeteur de sort.

Ces derniers étaient donc, comme nos sorciers et sorcières, des êtres humains dont on pensait qu’ils pratiquaient la magie.

La plupart d’entre eux étaient aussi quelque peu devins, comme la Taufpatin de Raiponce[2] qui sait que l’enfant à venir sera une fille.

Dans les traditions où un personnage avait pour fonction d’être le médiateur du groupe entre le monde surnaturel et celui des hommes, on utilisait souvent le mot sorcier, plus rarement sorcière, ou encore chamane en Sibérie. Jamais le mot fée.

Fata

Pour les latins, les Tria Fata étaient les Parques, les trois divinités de la destinée identifiées par les Romains aux Moires des Grecs. La première filait le fil de la vie de chaque être humain, la deuxième enroulait le fil, la troisième le coupait. Naissance, vie, mort.

Nul, même les dieux, ne pouvait changer le destin. Les dieux n’avaient pas tous les pouvoirs, il faut y réfléchir à deux fois.

Les Fata, comme nos fées, n’étaient pas humaines, mais faisaient partie d’un autre monde. Dans le centre de la France et dans ma région toulousaine, on appelle la fée une fade, au féminin, à ne pas confondre avec le fada, « celui qui a été touché par les fées » et qui y a laissé une partie de sa raison.

L’origine des fées et des personnages du monde surnaturel est en réalité très complexe et a fait l’objet de nombreuses controverses et recherches. De manière générale, il apparaît que les trois Fata ont été au cours du temps amalgamées :

  • -aux divinités champêtres gréco-latines, naïades des rivières et des sources, hamadryades des arbres, sylvains des forêts, fatuae et fatuis, les enfants de Faune et Fauna aux pieds de boucs et autres divinités inférieures, nymphes et satyres,
  • -auxquelles se sont combinées les Matres, les déesses-mères gauloises,
  • -et divers personnages issus de la mythologie nordique comme certains elphes blancs, eux-mêmes descendant de très anciennes divinités lumineuses et aériennes,
  • -sans oublier quelques revenants et autres êtres d’une nature non terrestre, mais très voisine d’une origine floue.

Fées et légendes dorées

Signalons d’emblée qu’une légende dorée est un récit qui trouve son inspiration dans des personnages religieux. Il se trouve que les fées, au cours du temps, ont parfois été remplacées par des saints, des anges ou même Dieu et Marie. On retrouve ici la tradition de transformation de cultes païens en rituels en accord avec la religion chrétienne. C’est là un schéma habituel de remplacement d’une religion par une autre, quelle que soit cette religion. Quand ce changement se produit à l’intérieur d’un conte, celui-ci peut en être radicalement transformé. Ainsi, dans le conte de Grimm « L’enfant de Marie », la succession d’épreuves subies par la reine n’a pour but que de lui faire enfin avouer la vérité, à savoir qu’elle avait ouvert, malgré l’interdiction formelle de la Vierge Marie, la porte de la treizième chambre (ou la porte interdite). Mais dans « La grande Fade » de mon enfance qui conte la même histoire mais avec une fée, la succession d’épreuves a pour but de vérifier si la jeune reine initiée saura, quoiqu’il lui en coûte, se taire et garder les secrets révélés et découverts lors de son initiation.

Et que dire des transformations subies par les romans de la Table ronde lors de leur écriture par Chrétien de Troyes, et de la mythologie nordique vue par Snorri Sturluson dans l’Edda, tous deux, chrétiens convaincus !

Sorcière ou fée ?

Les contes et récits récents des Anglo-saxons ont une vision de la sorcière très différente de celle que nous avons en pays latins.

Dans la série Bewitched (en français, Ma sorcière bien-aimée), qui eut un grand succès, la sorcière Samantha ressemblerait plutôt à quelque fée ou quelque personnage elphique. Elle vient d’un autre monde, elle a un pouvoir magique naturel et elle l’emploie à faire le bien des siens. Comme Mélusine, mais une Mélusine apprivoisée.

Le monde de Harry Potter se confond parfois avec celui des humains, mais il en diffère notamment par sa localisation dans un espace différent : celui de la magie. En outre les pouvoirs des sorciers sont innés. On peut les apprivoiser et les cultiver, pas les acquérir. Alors que les sorciers des pays latins doivent les acquérir.

Sorciers et sorcières à la française

En France, les sorciers et les sorcières sont des personnages qui soignent par des potions, magiques ou non, et par des incantations. C’est de la magie blanche. Mais cela devient de la magie noire quand potions et incantations provoquent maladie, mort, malheur et destruction. Et ils ou elles peuvent lancer des sorts, bénéfiques parfois, le plus souvent mauvais.

Dès le XVe jusqu’au XVIIe siècle, l’Église catholique, et ensuite les églises protestantes, irritées par cette concurrence, ont entrepris de faire disparaître ces pratiques. Les sorcières et les sorciers ont été accusés de tenir leurs pouvoirs du diable. Ainsi, dans le conte de Grimm Dame Trude, Trude étant la sorcière en allemand, il est dit que celle-ci fait des choses « mauvaises et impies », c’est-à-dire contraire à la religion, et elle apparait comme « le diable en personne avec des cornes sur la tête ». 

On a accusé les sorcières de pratiquer des sabbats où elles faisaient allégeance au diable, généralement luxurieux, ainsi que des messes noires où des enfants étaient sacrifiés. A noter que les juifs ont été accusés de choses similaires. On utilise la même fiction :la calomnie est une arme constante contre ceux que l’on veut détruire.

Un pied dans chaque monde

Parmi les personnages imaginaires, certains appartiennent aux deux mondes à la fois. La Baba Yaga russe est une femme, mais elle vit dans un endroit où la magie est présente. Merlin est fils d’une femme et d’un esprit, être d’un autre monde que l’on nomme dans certains récits un duze.

Héraclès ou Hercule, Achille, Thésée, Hélène et quelques autres demi-dieux grecs ou « héros » sont enfants d’une déesse et d’un homme (comme Achille) ou d’un dieu et d’une femme (comme Thésée). Pharaons et empereurs de Chine étaient déclarés dieux sur terre.

D’autres passent d’un monde dans l’autre. Morgane et Viviane sont des femmes qui, initiées par Merlin, deviennent fées à force de féer. Après sa mort, Ino devient la nymphe marine grecque Leucothée, qui aide Ulysse quand il risque d’être noyé.

Les « transmutations » habitent la relation des hommes au magique, jusque dans des représentations atroces. Les enfants étaient sacrifiés par les Incas pour devenir des dieux. Des chrétiens pensaient qu’un enfant qui mourrait devenait un ange. Des personnages divins s’incarnent parmi les hommes.

Alors, si l’on vous traite de fée, méfiez-vous mesdames, songez à Carabosse. Mais quand on vous appellera sorcière, pensez Samantha !

Et comme les sorcières sont souvent plus surprenantes que les fées, nous finirons par l’étude de quelques sorcières de contes, dont la redoutable Baba Yaga russe.


[1] Dictionnaire français-latin , Gaffiot

[2] Contes, Grimm

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19 mai 2021

GORDES, un poème toujours d'actualité : "La coupe vient d'autrui, mais nôtre est le dommage"

GORDES

Gordes, que ferons-nous ? Aurons-nous point la paix ?
Aurons-nous point la paix quelquefois sur la terre ?
Sur la terre aurons-nous si longuement la guerre,
La guerre qui au peuple est un si pesant faix ?

Je ne vois que soudards, que chevaux et harnois,
Je n'ois que deviser d'entreprendre et conquerre,
Je n'ois plus que clairons, que tumulte et tonnerre
Et rien que rage et sang je n'entends et ne vois.

Les princes aujourd'hui se jouent de nos vies,
Et quand elles nous sont après les biens ravies
Ils n'ont pouvoir ni soin de nous les retourner.

Malheureux sommes-nous de vivre en un tel âge,
Qui nous laissons ainsi de maux environner,
La coupe vient d'autrui, mais nôtre est le dommage.

Olivier de Magny (1530 - 1561)

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21 avril 2021

ATTENTION aux gels hydroalcooliques qui sont des arnaques

Lien à copier-coller dans votre moteur de recherche préféré.

https://www.facebook.com/watch/?v=3984779934954413&notif_id=1618990932101103&notif_t=watch_follower_video&ref=notif

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27 mars 2021

LE BON CÔTE DE LE TARTINE - Dernier conte pour Monique et Pierre - N° 236

LE BON CÔTÉ DE LA TARTINE

 Le cercle des menteurs 1 - p. 321

  

Un jour, la tartine qu'un homme venait de beurrer lui échappa des mains et tomba du côté sec, du côté non beurré.

 C'était contraire à tous les usages, à toutes les habitudes, à toutes les croyances.

 Tous les gens de la ville se rassemblèrent. Comment expliquer cet extraordinaire miracle ?

Le rabbin réfléchit toute la nuit. Au matin, il avait la réponse :

 

Ce n'était pas la tartine qui était tombée du mauvais côté.

C'était l'homme qui ne l'avait pas beurrée du bon côté.

 

  

  

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21 février 2021

Combien de feuilles dans l'arbre ? - Contes pour Monique et Pierre - N° 235

COMBIEN DE FEUILLES DANS L'ARBRE ?

 Le Cercle des menteurs 1 - p.315

  

    • Combien y a-t-il de feuilles dans cet arbre ? demandait un jour un jeune élève à son maître.

       

    • Il y en a quatre mille six cent quarante sept, répondit aussitôt le maître.

       

    • Tu en es sûr ? interrogea l'élève.

       

    • Grimpe dans l'arbre et compte-les, dit le maître, et tu verras bien.

 

  

Pour compter plus vite, on peux :

 

 compter les feuilles de la moitié de l'arbre et multiplier par deux

 

ou

 

effeuiller la moitié de l'arbre, compter les feuilles restantes et multiplier par deux

  

 

 

 

 

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17 février 2021

Devinette du oui et non - Contes pour Monique et Pierre - N° 234

DEVINETTE DU OUI ET NON

 Seeds of teelers

 Il suffit d'un OUI

 Il suffit d'un NON

 pour que nous nous séparions.

 

Qui sommes-nous ?

 

Réponse :

 Les lèvres

  

 

 

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16 février 2021

L'élève et le maître - Contes pour Monique et Pierre - N° 231

L'ÉLÈVE ET LE MAÎTRE

 Le Cercle des menteurs 1 - p. 176

  

Un grand vizir avait un fils quelque peu demeuré. Il le conduisit chez un maître renommé et lui dit :

 

    • Occupe-toi de mon fils. Peut-être avec ton aide deviendra-t-il intelligent.

 

Le maître prit en charge l'enfant et l'enseigna pendant des mois. Après quoi il le ramena chez son père et lui dit :

 

    • Ton fils est toujours aussi idiot. Et en plus, moi, je le suis devenu !

 

 

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15 février 2021

Ecrire dans le noir - Contes pour Monique et Pierre - N° 230

ÉCRIRE DANS LE NOIR

 Bible de l'humour juif 2 - p. 256

  

    • Dis, papa, demande l'enfant de retour de l'école, crois-tu que tu pourrais écrire dans le noir ?

       

    • Heu... Je pense que j'en serais capable.

       

    • Alors s'il te plait, papa, éteins la lumière et signe mon bulletin de notes !

 

 

 

 

 

 

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