CONTE ET CONTEURS

D’HIER ET D’AUJOURD’HUI

  Ma grand-mère contait. Elle racontait magnifiquement… rarement des contes mais, épisodes après épisodes, de mémoire (ses yeux quasi aveugles depuis longtemps ne lui permettaient plus de lire), les romans préférés de son enfance, Sans famille d’Hector Malot et En famille de Zénaïde Fleuriot. Les contes, je devais les découvrir plus tard, seule, dans les livres.

  C’est ainsi que je me suis mise à raconter à mon tour à mes camarades de classe et de jeu. Mais, à cette époque, le conte était considéré comme méprisable, tout juste bon à amuser les petits. Devenue adolescente, j’ai donc refermé en moi hermétiquement la porte du monde des « rêves » et je me suis tue.

  Seulement dans les années 1970 le « conte » est redevenu à la mode. Dès 1975 on a commencé à entendre des contes à la radio, à la télévision, dans des cafés, des restaurants, des théâtres, des évènements publics, des musées, en festivals, lors de fêtes familiales ou privées. Et, bien entendu, dans les bibliothèques jeunesse au cours de « L’heure du conte » instituée dès 1924. Beaucoup de bibliothécaires content régulièrement. Et moi, j’ai enfin rouvert la porte close depuis si longtemps, près de vingt ans, de mon monde secret. Je n’ai pas l’intention de la refermer. 

  Mais, dès cette époque, une question s’est posée, une polémique a débuté, qui n’est toujours pas apaisée et ne le sera sans doute jamais.

Qu’entend-on par « conte », « conter », « conteur » ?

  Ces mots, apparemment simples, ont des sens multiples et souvent contradictoires.   

  Ma grand-mère était une conteuse. Elle contait. Mais elle ne racontait pas des contes.

  En Syrie il y a encore, un « conteur » public dans un café de Damas. Il « lit » des contes traditionnels, littéraires ou inventés qu’il a lui-même écrit dans de petits cahiers recouverts de moleskine noire. Dans la tradition arabe, on appelle « conteur » celui qui « conte » aussi bien que celui qui « lit ». Et souvent, en France, on emploie l’expression : « raconter une histoire » pour dire « lire une histoire dans un livre ».

  On qualifie fréquemment un bon écrivain de « grand conteur » et ses nouvelles de « contes » (ex. : « Les contes de la Bécasse » de Guy de Maupassant).

  Et dans « Les femmes savantes » de Molière, le mot « contes » dans la réplique de Chrysale : « Voici les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire ! », a pour sens : mensonges, fariboles.

  Enfin pour nombre de personnes, le conte est incarné par les dessins animés de Walt Disney ou ceux produits par les studios de télévision, quand on ne le confond pas avec les spectacles de marionnettes, de cirque ou des shows à grand spectacle pour enfants.

  Sans parler de récits et romans pour la jeunesse pleins de fééries : « Alice au pays des merveilles », « Peter Pan » ou « Pinocchio », ainsi que d’autres plus récents comme les « contes détournés » ou « contes à l’envers » dont les Schrek sont, en film, l’exemple le plus connu ; et bien entendu la série des « Harry Potter », « Eragon » et quelques autres, ainsi que certains qualifiés de « Fantasy-fiction » (« Bilbot le Hobbit » et « Le seigneur des anneaux ».

  Et observer les pratiques des conteurs actuels ne contribue certes pas à y voir plus clair. Car on en trouve de toutes sortes.

  Parmi ceux qui se déclarent conteurs il y a les « professionnels », les « amateurs », les « semi-professionnels » et ceux qui content sur leur lieu de travail (bibliothèques, crèches, centres de loisirs, etc.).

  Certains content tout simplement leurs histoires avec leurs mots, leurs gestes, sans costume, sans décor, sans accessoires ni musique accompagnatrice. Il y a les solitaires et ceux qui fonctionnent comme une troupe de comédiens. D’autres utilisent, comme on le faisait en Inde, des marionnettes. Et il y en a qui théâtralisent, parfois au point que le spectateur ne sait plus s’il est devant un sketch ou un « one-man-show ».

  Il y a ceux qui disent par cœur, ceux qui lisent (notamment quand le texte est très long et pas encore bien assimilé), ceux qui improvisent, et ceux qui racontent avec leurs mots des histoires dites et redites moultes fois.

  Il y a aussi ceux qui chantent, utilisent un instrument de musique, divers objets, dessinent, ou ne se servent que de leur voix parlée.

  Enfin les répertoires sont des plus variés entre conteurs et pour un même conteur : contes traditionnels, littéraires, nouvelles, roman, récits de vie, créations personnelles, histoires liées à telle ou telle religion, adaptations variées, mythologies, longs récits, blagues, etc.