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LE LOUP ET LE CHIEN *

 

Un loup n'avait que les os et la peau ;

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, 

Gras, poli(1), qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire Loup l'eût fait volontiers.

Mais il fallait livrer bataille 

Et le Mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres(2), haires(3), et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? Rien d'assuré, point de franche lippée(4),

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.

Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons et mendiants(5) ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force refiefs(6) de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse.

Le Loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :

Qu'est-ce là ? lui dit-il. Rien.

Quoi ? rien ? Peu de chose.

Mais encor ? Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Attaché ? dit le Loup : vous ne courrez donc pas

Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu'importe ?

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

NOTES :

* sources de la fable : Phèdre (III,7), qui s'inspirait lui-même d'Esope

(1) : le poil luisant

(2) : se dit proverbialement d'un homme pauvre qui n'est capable de faire ni bien ni mal (dictionnaire de Furetière)

(3) : homme qui est sans bien ou sans crédit (dictionnaire de Furetière)

(4) : signifie au propre autant de viande qu'on en peut emporter avec la lippe, ou les lèvres (dictionnaire de Furetière)

(5) : portants et mendiants portent un "s", pourtant, ce sont des participes présents ; ce n'est qu'à partir de 1679 que l'Académie déclarera qu'ils doivent rester invariables.

(6) : restes

 Illustration : de J. J. Granville (1803-1847)

 

 Le N°6 Hors-série de la revue Mythologie est entièrement consacré aux fables de La Fontaine. Des chercheurs ont apporté leur riche contribution à la compréhension d'une vingtaine de ces fables avec beaucoup de finesse. Je vous conseille la lecture, entre autres, du remarquable article de Hélène Laurenceau à propos de la fable citée ci-dessus. En voici la conclusion :

Elle se pose cette question : " Que faisait le Chien dans cette promenade ? Justement, son collier n'était pas attaché et il avait pu se promener comme il le voulait. Comment se trouvait-il détaché ? En tout cas, il était tout prêt à reprendre le collier, il n'envisageait pas de perdre le confort. Voilà qui n'est pas naturel. Et c'est là que nous pourrions imaginer une autre interprétation : le Chien, lui aussi lassé du mépris dont ses maîtres l'entouraient, n'aurait-il pas voulu accomplir de son côté un exploit en ramenant à la maison un Loup docile qu'on pouvait ou tuer ou humilier en le réduisant à son tour à l'esclavage ? Peut-être, finalement, le Chien était-il plus habile qu'on ne croit. Il se contentait bien de sa place méprisée - plaire au maître, manger des déchets. Mais cela ne l'empêchait pas de souhaiter, au moins, qu'on lui reconnaisse une grandeur qui l'aurait fait admirer : pas seulement chasser les mendiants, mais les conduire eux aussi à accepter cette condition. Cela aurait justifié son choix, pas de sobriété, il n'en veut pas, mais de bonheur dans ce qui pourrait être tout de même l'estime de soi.

Il ne s'agit alors pas seulement de choix entre deux genres de vie, le confort et l'intérêt sans dignité, ou la difficulté de vivre mais la fierté de soi. Il s'agit aussi de l'opposition entre deux mondes. Ces deux mondes sur lesquels va régner le jeune dauphin. Et il sera bien nécessaire qu'il s'aperçoive que son rôle n'est pas seulement de choisir pour le royaume la solution facile d'un peuple soumis, mais que son royaume pour être grand a besoin aussi d'un peuple digne"

Voilà qui devrait être rappelé à nombre de décideurs, politiques et économiques, à une époque où l'autoritarisme est de plus en plus pratiqué au point d'être considéré comme naturel. Comme pour le Chien. Quel Loup n'a jamais été approché par ces Chiens qui s'efforcent de le subvertir ? Qui le haïssent d'être libre, simplement libre, quand eux sont esclaves ? Or les initiatives, les découvertes ne peuvent venir que de ceux qui sont libres, pas des soumis. Nos petits dictateurs et mégalomanes locaux devraient bien se le rappeler avant que leur main mise ne finisse par détruire et pourrir le trône sur lequel ils se sont installés.