A L’USAGE DES ORGANISATEURS DE CONTERIES :

QUELQUES TRUCS POUR GÂCHER LE PLAISIR DES AUDITEURS

 

 

  Il y a bien des façons pour un organisateur de gâcher le plaisir du public. On pourrait les regrouper en trois grands types de pratiques qui peuvent se superposer et qui concernent l’objet de la prestation (ici le conte), la prestation en elle-même (la conterie), les artistes (conteur[s] et/ou conteuse[s]) et le public (les auditeurs) : dévaloriser, perturber, empêcher. Comme en tout, il y a de véritables experts, pleins de fantaisie inventive. Les prix du Hérisson d’Or, d’Argent et de Bronze ont récompensé les plus performants. Des exemples à étudier pour les candidats.

 

  Cette année, le prix du Hérisson d’Or toutes catégories revient à une maison de retraite dite médicalisée de la banlieue parisienne. Appelons-la la Résidence Tourtourine.

    Judicieusement, ces gens ont confié la recherche de « l’animation » prévue cet après-midi-là à une de ces agences, de plus en plus nombreuses, qui proposent de « l’évènementiel », plus précisément à l’une de celles qui est plus experte en création de site sur la toile qu’en prestation de qualité. Cette agence a contacté directement le conteur (en réalité, une conteuse) en demandant une conterie pour le 24/12 de 15h à 16h15. La conteuse a signalé que 1h de contée suffisait en général, quitte, si elle en sentait la possibilité, à donner encore un conte, une chanson. Mais le responsable de l’agence a bien insisté : 1h15, de 15h à 16h15 ! En outre, cet appel téléphonique a eu lieu le 23/12 pour le 24/12, donc très tard, trop tard pour que, en cette période chargée, l’agent artistique de la conteuse puisse établir un contrat préalable en ordre à temps. De plus le public annoncé était sensé être composé des résidents de la « maison de retraite » et de leurs familles, donc un public de tous âges et majoritairement sans soucis neurologiques. En réalité, il s’agissait surtout d’une maison « médicalisée », et les familles n’avaient pas été conviées. Il a donné aussi le nom de la « chargée des animations » à la résidence Tourtourine, à contacter. Sans dire, sans savoir peut-être, que cette personne était en vacances.

  Quand la conteuse a téléphoné à la résidence, afin d’organiser avec celle-ci les modalités concrètes de son intervention, la responsable qui a répondu a rétabli ces deux vérités, et s’est montré coopérative. Elle a donné des informations claires, et confirmées plus tard par les recherches de la conteuse prudente, concernant le trajet de une heure et demi à deux heures en transports en commun (un soir de réveillon, la conteuse craignait les embouteillages), moins précises à pied, mais la conteuse ne devait d’en apercevoir qu’une fois sur place. Et elle a promis la fourniture d’un micro, d’un paper-board et d’une petite table, ainsi que la présence de personnes responsables des résidents dans la salle durant la contée comme demandé. Pour la conteuse, la confiance était donc de mise.

  Mais à l’arrivée, elle a dû sonner un long moment dans un petit vent humide et frisquet, du genre nocif pour une voix qui va servir, avant de se faire ouvrir la porte du jardin situé devant le bâtiment. Elle commençait à composer le numéro de la résidence (elle avait eu la prudence de le noter dans son agenda) sur son portable quand enfin on a parlé dans l’interphone. Mais le portillon était coincé par la rouille. Finalement on lui a ouvert, depuis le bureau, le portail destiné à laisser passer les voitures. La conteuse avait tout de même perdu une dizaine de minutes de préparation.

  Il faut toujours battre le fer quand il est chaud : la personne qui, en l’absence de la responsable des « animations », reprenait ce rôle, a annoncé à la conteuse que « le conte » devait avoir lieu dans la salle à manger mais que, les résidents n’ayant pas tous fini de déjeuner, le lieu n’était pas prêt, que le paper-board était disponible (et on l’a en effet apporté) ainsi que la petite table, mais qu’il ne fallait pas compter sur le micro : on ne pouvait pas « le changer de côté » (à quoi bon expliquer ce que cela pouvait vouloir dire concrètement ?), et que de toutes façons il grésillait et serait plus une gêne qu’une aide à l’audition pour les résidents. D’ailleurs, la pièce n’était pas grande (à peine près de dix mètres de large et presque le double en longueur, avec des piliers au milieu qui cachaient l’autre partie, mais n’étouffaient pas les bruits de conversation), les résidents pas nombreux (seulement quatre-vingt dix-sept !), et la conteuse était bien capable de faire sans !

  Et, bien entendu, on a omis de proposer une boisson chaude de bienvenue, une petite bouteille ou un verre d’eau pour la contée, un lieu pour se changer, chauffer sa voix, se concentrer, et d’indiquer les toilettes. Mais on a continué à gagner du temps en demandant à la conteuse comment elle voulait installer la salle. On ne lui a évidemment pas dit que cette salle à manger communiquait de l’autre côté avec une autre partie du bâtiment et constituait donc un lieu de passage permanent. La conteuse a indiqué une disposition qui permette d’éviter d’être face aux baies vitrées (qui font résonner les sons) ou mal placée par rapport aux endroits (couloirs, escaliers, décrochés de plafonds…) par où le son peut « s’échapper », et au public de se trouver assez près d’elle donc plus en largeur qu’en profondeur pour être vu-entendu. D’après la conteuse, sans estrade, dès le quatrième rang, les auditeurs ne voient plus bien un(e) conteur(se) ou un(e) comédien(ne) même debout. 

  Comme on servait tranquillement, pourquoi se presser, il n’était guère que 14h25 (curieusement, la conteuse ne cessait de regarder sa montre !), le café aux résidents, la conteuse a eu le culot d’en demander un. Difficile de lui refuser ! Puis elle a réclamé un lieu où se changer et se préparer. On lui a demandé si les sous-sols, cela lui convenait. C’est dans les sous-sols que se trouvent généralement divers lieux utilitaires comme la buanderie et la morgue, appelée parfois « la chapelle », dans les endroits médicalisés. En fait, il s’agissait d’un sous-sol semi enterré. On lui a ouvert une salle de réunion, tranquille, mais avec des fenêtres sans rideaux ni volets donnant sur la rue, et peu de recoins. Pas de miroir bien entendu, même dans les toilettes, d’ailleurs mal éclairées, que la conteuse a fini par se faire indiquer par une aide-soignante qui passait par là. Mais la conteuse en avait apporté un. Pas étonnant qu’elle ait été très chargée.

  A 14h 50, changée, maquillée, voix travaillée (une vingtaine de minutes, ce qui est peu, surtout en période d’épidémie de trachéite et quand il va falloir vraiment porter la voix pour se faire entendre de gens à l’audition souvent défaillante), la conteuse est remontée pour installer son matériel, une collection de marionnettes à doigts, des ficelles, un grand carton à dessin avec des feutres et de grandes feuilles de papier Canson pour dessiner et faire des pliages, quelques instruments de musiques (flûte à bec, bâton de pluie, crapaud, boules de détente,…). C’est alors qu’elle a découvert la disposition de la salle. Il faut dire qu’un passage large de trois mètres au moins traverse la pièce dans toute sa longueur. Les résidents avaient été installés d’un côté, à plus d’un mètre du passage, la conteuse de l’autre côté, à bien deux mètres du passage. Elle s’est avancé, réduisant un peu ce vide entre public et elle, mais n’avait pas le temps matériel de tout réinstaller. D’autant qu’il n’y avait pas de personnel dans la salle sauf une ou deux aides-soignantes qui ont rapidement marché dans le passage, visiblement occupées à autre chose.

  A 15h, la conteuse s’apprêtait à débuter la conterie. Déjà des résidents s’énervaient et réclamaient qu’on commence. C’est alors qu’une kinésithérapeute est venue depuis l’entrée (la salle à manger donnait sur l’entrée-accueil de la résidence par une double porte restée grande ouverte et située juste sur la gauche de la conteuse, à un ou deux mètres d’elle) et s’est accroupie, dos tourné à la conteuse, pour prendre rendez-vous avec un résident, puis avec un autre, puis un autre encore. Au bout de cinq minutes, les résidents s’énervaient de plus en plus et la conteuse a demandé à la kiné de bien vouloir la laisser commencer. La kiné est sortie, sans un mot, et la conteuse a pu commencer.

  Cependant les aides-soignantes et femmes de service allaient et venaient de façon intermittente mais fréquente dans le passage, entre conteuse et auditeurs qui se tordaient le cou pour voir quand même. Certaines parlaient entre elles. Un portable a sonné. Et, accroché haut sur le mur au-dessus des auditeurs et face à la conteuse, un haut-parleur en effet grésillant lançait toutes les cinq minutes un appel à tel ou telle pour aller dans tel ou tel autre endroit faire ceci ou cela. Dans l’autre partie de la salle, vers le fond, des conversations continuaient. Et de l’accueil provenaient des sonneries téléphoniques.

  Cependant le personnel ne s’occupait absolument pas de ceux qui écoutaient. Même pas quand une femme s’est mise à crier. La conteuse, voyant que la personne commençait à s’en prendre à ses voisins, a fini par s’interrompre pour aller chercher quelqu’un. Elle a dû s’interrompre encore pour une personne qui gémissait, puis pour une autre qui suppliait et ne cessait de répéter « s’il vous plaît », sans que le personnel empruntant le passage et passant à côté d’elle, n’y prête la plus petite attention.

  Pourtant la conteuse, têtue, tenait bon, arrivait même à intéresser les résidents présents, à obtenir réactions, sourires et quelques rires. C’est alors que, vers 15h40 un très gros aspirateur industriel sur quatre roues, un parallélépipède rectangle haut comme une table, de 70-80cm sur 50cm environ, s’est mis en route dans l’accueil dont la double porte restait grande ouverte, à quelques mètres de la conterie. La conteuse a tenté quelques regards. Mais l’aspirateur s’est rapproché d’elle, à moins de deux mètres, lui projetant une bonne quantité de poussières très fines. Car il n’était évidemment pas filtrant. La conteuse, prise de toux, s’est de nouveau interrompu pour aller demander de faire cesser ce bruit. La dame de service n’a pas compris : c’était l’heure où elle devait passer l’aspirateur à cet endroit, c’est tout ce qu’elle savait. Par la suite, on n’hésitera pas à reprocher à la conteuse d’avoir « traumatisé cette pauvre dame » ! Mais la responsable, l’air agacée, a finalement enjoint de passer l’aspirateur plus loin et a fermé la porte donnant sur l’accueil. Quant à la conteuse, décidemment très prudente, elle s’était munie d’une mini bouteille de lait au miel et a fini par retrouver sa voix,  un peu enrouée cependant par ses toux violentes. Mais on n’allait tout de même pas la laisser s’en tirer à si bon compte.

  A 16h précises, le gros chariot du goûter, aussi gros que celui utilisé dans les trains encore récemment, poussé et encadré par trois ou quatre personnes, est arrivé, s’arrêtant devant chaque résident, tandis que le personnel proposait boissons et gâteaux. La conteuse en est restée incrédule. Elle a demandé si cela pouvait attendre la fin de la contée, soit dix à quinze minutes. On lui a répondu que l’on n’allait quand même pas priver les résidents de manger ! La conteuse est alors allé voir la responsable à l’accueil.

  Mal lui en a pris. On lui a reproché d’empêcher le travail de se faire, le personnel d’accomplir sa tâche, et d’avoir  « traumatisé » la « pauvre » passeuse d’aspirateur, bref, de ne pas connaître le fonctionnement de ce genre de lieu (et donc son travail). La preuve : elle a osé demander un peu de respect non seulement pour elle mais pour les auditeurs, disant (quel culot !) qu’on n’avait pas réagi quand l’un ou l’autre criait, gémissait ou réclamait. La directrice est alors sorti de son bureau, furieuse qu’on ose insinuer que l’on s’occupait mal des résidents ! Non, vraiment, cette conteuse ne connaissait rien à ce genre de travail ! Quant à retarder de 10-15 minutes le goûter, il ne pouvait en être question !

  Alors la conteuse est descendue, s’est changée rapidement, est revenu récupérer son matériel, a salué le public en lui exprimant son regret de devoir cesser si brutalement et elle est partie. Elle avait conté 1h.

  L’agence de prestations artistiques contactée était sur messagerie et n’a jamais répondu, évidemment, ni aux messages, ni au courrier. Et la conteuse devra engager une action juridique si elle espère être payée. Action qui lui coûterait nettement plus que son cachet (brut), surtout amputé de la part de l’agence.

  Mais la résidence peut se prévaloir auprès des « familles » de résidents présents et futurs, de faire des « animations » fréquentes et en faire état dans son site.

  Et, cerise sur le gâteau, la conteuse a fait une violente allergie à la poussière qui l’a beaucoup fatiguée et lui a cassé la voix complètement pour une quinzaine de jours, interdit de « travailler sa voix » durant un mois et sensibilisée à la poussière, et cela malgré le traitement de choc donné par un médecin. On peut donc espérer que d’autres auditeurs auront leur plaisir gâché.

 

  Le prix du Hérisson d’argent revient de droit à une école primaire. La commande de conterie émanait non de la directrice mais d’une association de parents d’élèves et concernait deux classes. Le concierge n’était pas au courant. La directrice trop occupée. La conteuse a dû se débrouiller dans l’école pour trouver seule lieu, table, chaises. Une estrade avait été amenée sur demande des commanditaires. Elle était grande, lourde, et dressée verticalement contre le mur. Il a été demandé au concierge de s’occuper de l’installer, ce qu’il a fait. Il faut dire qu’une responsable de l’association d’élèves était arrivée entre temps. Le lieu était le préau, autrement dit la partie couverte mais non fermée de la cour, là où se trouvaient les deux WC grands ouverts. La conteuse avait apporté son micro. Les haut-parleurs et le câble étaient fournis comme prévus. Sauf que la prise se trouvait si loin que, finalement… l’estrade dû être installée entre les deux WC que la conteuse a fait fermer. Le public n’avait pas de siège, seulement le sol dur, froid et sale de la cour. Mais le soleil parvenait à faire cligner des yeux la plupart des enfants sans parvenir à faire oublier le petit vent frisquet. Et il y avait des travaux avec marteaux piqueurs en action dans le coin. Tout de même, la directrice, devant l’insistance de la conteuse, finit par lui concéder une « réserve » à livres et matériel pour se préparer et laisser ses affaires.

 

  Quant au Hérisson de bronze, c’est un centre de loisirs de Picardie qui l’a obtenu : l’adresse donnée tant à l’agent qu’à la conteuse était celle du centre, pas de l’endroit où devait se tenir la contée, et cela dans une cité HLM à l’agencement compliqué et dont les « allées » ne figuraient pas sur les cartes ni dans les GPS. Arrivée donc avec une demi-heure de retard sur l’horaire prévu pour le début de la conterie, la conteuse a commencé tout de suite sans prendre le temps de se changer. Ce qui lui fut vertement reproché par la suite. Durant la contée, des animateurs conversaient à haute voix devant la porte du lieu, empêchant les enfants placés de ce côté d’entendre. Et les animateurs présents interpelaient vertement tout gamin qui bougeait un doigt, de préférence au moment où il y avait un silence intense. Ils n’ont fait que cela durant toute la séance et ont reconnu ne pas avoir écouté les histoires : ils n’étaient pas là pour ça. Enfin l’agent artistique de la conteuse a dû se battre et en appeler à la mairie pour que la prestation soit payée.

 

  Voici donc quelques bons trucs pour gâcher le plaisir des auditeurs. A vous de faire à présent. Du moins si vous êtes de ceux qui trouvent leur plaisir à gâcher celui des autres ! Et pas de cette grande majorité d’organisateurs pour qui l’important est que les auditeurs se réjouissent.

 

Note de l'auteur : tout ce qui est décrit dans cet article a été vécu par l'auteur.