Les chabihas, c'est en Syrie que j'en ai d'abord entendu parler.

Il y a deux ans et demi, j'ai fait une tournée de deux semaines en Syrie : région des Druzes, Damas, Lattaquié, Homs, Alep, dans l'ordre. Il y avait des contées et de la formation. Plusieurs fois, on m'a demandé, sous différentes formes, mais toujours medio voce :

    -    Vous les avez vu ?

    -    Qui ?

    -    Les Chabihas !

    -    Euh... qui est-ce ?

    -    La police politique.

    -    Non. Ils devaient être en civil.

    -    Ils sont toujours en civil. Mais ils sont très reconnaissables. Ils ont des manteaux marrons.

J'avoue ne jamais avoir repéré ces "chabihas" qui, à l'évidence, faisaient si peur et qui avaient l'habitude de surveiller tous les spectacles, surtout quand ceux-ci étaient présentés par des étrangers. J'étais bien trop occupée à conter, et cela à des gens qui ne parlaient pas toujours bien le français. Je savais évidemment, comment ne pas s'en apercevoir, que ce régime était une dictature avec ce que cela comporte de violence et de peur. On m'avait bien prévenu : pas d'allusion à un lion (El Assad signifie le lion), ni à la politique (et dans ce pays, beaucoup de sujets sont "politiques" !), ni à la religion, ni au sexe ! J'avais donc fait mon programme en conséquence. Et, bien entendu, représentant la France, envoyée par l'ambassade, j'ai évité toute provocation : je n'étais pas là pour ça.

Mais les "chabihas" ont fait plus que que surveiller mes contées et formations. J'étais à Damas, à l'hôtel, dans ma chambre, assise sur le lit à travailler ma prochaine prestation. Le programme était très chargé. J'ai entendu parler dans le couloir, discuter un peu fort en syrien. Quand on a tripoté ma porte. Le temps que je relève la tête, la porte a été ouverte par le garçon d'accueil de l'hôtel. Il avait avec lui deux hommes en pardessus marrons qui l'ont poussé pour regarder dans ma chambre, ma salle de bains, me regarder. Puis le garçon de l'hôtel s'est excusé :

    -    C'est une erreur ! Désolé !

Il a refermé et j'ai entendu les discussions s'éloigner non vers le fond du couloir, vers les autres chambres, mais vers l'escalier. Et j'ai constaté par la suite un changement dans l'attitude des gens de cet hôtel. Ils sont devenus plus distants, et pour l'un d'entre eux, d'une froideur quasi hostile. 

Une chance que j'ai été habillée et pas sous la douche !

Quand, revenue en France, j'ai parlé de cet incident à des amis qui connaissent des syriens établis en France, ils ont eu un drôle d'air. Plus tard, comme je racontais nos ennuis avec un "cheval de Troie", une sorte de programme espion dans notre ordinateur récupéré lors de mes mails à ma famille depuis la Syrie, l'un d'eux m'a dit en aparté :

    -    Tu continue à correspondre avec des Syriens ?

    -    Oui. Ce sont des gens merveilleux. Mais depuis quelques jours, je n'ai plus de réponses, ou très évasives. Je ne comprends pas ce qui se passe.

    -    Arrête d'écrire. Tu dois être fichée comme ennemie du régime.

J'ai ouvert des yeux ronds :

    -    Mais pourquoi ? Je n'ai rien fait qui justifie cela.

    -    Tu as dû être dénoncée.

    -    Mais... pour quoi ? Par qui ?

    -    Rappelle-toi, pendant la dernière guerre. Il n'y avait pas besoin d'être résistant, communiste, juif ou franc-maçon pour être dénoncé et accusé de l'être. On a dû te signaler comme de droite, peut-être pro-américaine, ou pro-israélienne.

    -    Moi ? !

Alors je me suis rappelée. On m'avait alertée, il y a bien des années, pour me signaler qu'il circulait des ragots me prétendant d'extrème-droite, dans mon milieu professionnel. J'avais eu d'abord du mal à y croire. Jusqu'à ce que je découvre que je n'étais pas la seule à qui l'on avait fait cette mauvaise farce. Cela m'avait choquée à l'époque, et cela me choque toujours. En art vivant, être réputé "réactionnaire", "libérale", et pire, "d'extrème-droite", c'est être un(e) "intouchable" au sens indien.

Mon ami d'insister :

    -    N'écris plus, ne téléphone pas.

    -    Mais...

    -    Tu mettrais tes interlocuteurs en danger.

Un autre souvenir est remonté à ma mémoire. Durant la deuxième partie de ma tournée, la personne qui avait assumé de faire le casting avait soudain été mal vue de ses chefs, au point d'être remplacée et interdite d'assister aux repas à l'ambassade et aux entrevues plus officielles. Quant à la personne qui l'avait remplacée, elle avait exigée, après mon retour en France, un compte-rendu de mes prestations, mais n'avait jamais accusé réception quand je le lui avait envoyé. J'avais pensé, à l'époque, à une jalousie de collègue. Il faut dire que cette quinzaine française en Syrie avait été bien organisée et marchait bien.

Aujourd'hui, je n'en sais toujours pas davantage et je reste avec mes questions. J'ignore toujours ce qui s'est passé il y a deux ans et demi. Et j'ignore si tous ces gens que j'ai eu tant de plaisir à rencontrer sont toujours en vie, et si oui, où ils se trouvent.

Mais je ne peux repenser sans frémir à ces deux chabihas pénétrant sans frapper dans ma chambre, sans un mot d'excuse ou du moins d'explication. Pour se comporter ainsi avec une simple conteuse française de passage pour à peine une petite quinzaine, proposée par l'ambassade elle-même, c'est qu'ils ont tous les droits, tous. Et en dictature, on sait ce que cela veut dire. La fillette que j'étais n'a pas oublié les récits de ses aînés, lors de ce que l'on appelait alors "l'Occupation". Pauvre Syrie !