LA MARMITE QUI DEVINT MERE

 

  Nasreddin (ou Joha, ou Mardochée, ou Georges)* a invité beaucoup de monde à dîner. Mais il ne dispose que d’une petite marmite. Il va donc trouver sa voisine pour lui en emprunter une  grande. La voisine n’est pas prêteuse et elle se méfie de son voisin. Elle commence par refuser. Nasreddin insiste, insiste encore. La femme finit par céder, à regret et en multipliant les recommandations.

-         J’en prendrai le plus grand soin, dit Nasreddin. Je te la rapporterai demain sans faute.

  Mais le lendemain, la voisine ne voit pas revenir sa chère marmite, ni le jour suivant, ni celui d’après. Au bout de cinq jours, n’y tenant plus, elle se rend chez l’emprunteur indélicat :

-         Réponds-moi franchement . Tu l’as cassée, n’est-ce pas ?

-         Pas du tout, répond l’homme tout réjoui. Au contraire. J’ai même une bonne nouvelle pour toi.

  Il va chercher la grande marmite, en soulève le couvercle. A l’intérieur, il y en a une exactement semblable, mais bien plus petite.

-         Ta marmite a accouché le jour où je devais te la rapporter. Ca l’a beaucoup fatiguée. J’ai préféré attendre qu’elle soit un peu remise. Tiens, emporte-la avec son bébé. On ne doit pas séparer l’enfant de sa mère.

  La voisine ne pose pas de question. Elle emporte les deux marmites.

 

  Quelques temps plus tard, Nasreddin , revient frapper chez la voisine.

-         Je reçois de nouveau des amis…

-         As-tu besoin de ma marmite ? demande la femme empressée. Tiens, prends-la, je sais que tu en prendras soin.

  Trois jours plus tard, l’homme revient frapper à sa porte.

-         Alors, cher voisin, encore une bonne nouvelle ?

-         Hélas, non, chère voisine. Une mauvaise.

-         Et laquelle ?

-         Ta marmite est morte.

  La femme se met en colère :

-         Tu mens ! Une marmite ne meurt pas !

 

  Et elle assigne son voisin en justice. Après avoir écouté chacune des deux parties, le juge rend son verdict :

-         Si une marmite peut accoucher, elle peut mourir aussi.

 

 

  • Nasreddin, ou Nasr Eddin Hodja : héros toujours prolifique de nombreux contes courts et facétieux en Turquie, célèbre des Balkans jusqu’en Mongolie.  Confondu avec Joha (ou Jeha, Djoha, Djeha, Ch’ah, Jouhha, Jha, Goha, Jehu, etc…) célèbre dans tout le Maghreb. Des versions à peine différentes de ce conte et d’autres du même type se retrouvent aussi dans les contes juifs, et quelques-uns dans la tradition chrétienne, des deux côtés de la Méditerranée.