LA MULE DU PERE FRAMBOISE

André Jouve, d’après le récit de Claudia Prat – « Il était une fois dans les Hautes Alpes » - Contes hauts alpins publiés par le « Club de l’Authentique » - Adaptation Hélène Loup

 

  C’était il y a bien longtemps, au temps où l’on savait encore que la nuit de Noël, pendant la messe de minuit, les animaux de l’étable avaient le pouvoir de parler. Et personne n’ignorait, non plus, qu’il était interdit, sous peine d’un châtiment terrible, d’essayer de les surprendre.

 

   Il s’appelait Ambroise, mais on lui disait Framboise. Le nom de ce petit fruit délicat correspondait si peu à la stature imposante de notre homme, que cette appellation, due à un postillon facétieux, lui était restée.

  Pendant des années, fier comme Artaban, drapé dans l’uniforme bleu nuit à parements rouges, l’uniforme de la Compagnie Générale  des Messageries du Dauphiné, il avait conduit la diligence qui reliait Grenoble à Briançon. Douze heures de voyage par tous les temps, avec le passage du col du Lautaret à plus de 2000 mètres, par la petite route impériale ! Avec les abîmes le long de la Romanche et les jours de malchance, un essieu qui casse ou une roue qui prend feu , quand, à la descente, on tient « la mécanique » serrée trop longtemps.

  Ah ! qu’il avait belle façon quand il faisait claquer son fouet au-dessus de la croupe de ses six chevaux attelés deux par deux. Car la route, en ce temps-là, était bien trop rude et difficile pour sa mule seule. Et, dans la Rampe des Commères, vers le Freney d’Oisans, elle grimpait tellement que les voyageurs devaient descendre et marcher derrière la voiture pour soulager le chargement. C’était l’occasion de se délasser un peu les jambes et aussi la langue, d’où la dénomination du lieu.

  Enfin, tout cela pour dire que, dans sa sacrée vie, les mules et les chevaux, il avait toujours fait avec. Alors, lui raconter que les animaux parlaient, même la nuit de Noël, il aurait fallu lui en faire boire beaucoup, de verres de Génépy, avant qu’il ne consente à commencer à croire à des sornettes de ce calibre ! Quand on a voyagé toute son existence, on connaît la vie, tout de même !

 

  Quand le père Ambroise eut tellement de rhumatismes qu’il ne put même plus grimper sur le marchepied d’une calèche, il se dit qu’il était temps d’abandonner la route et il se retira dans la vallée de la Guisane où il avait vu le jour. Il habita chez son fils, resté à la terre, qui exploitait une petite ferme sur un versant ensoleillé à deux lieues environ de Briançon.

  Cet automne-là, malgré les nombreuses remontrances de sa bru, le père Ambroise s’était obstiné à ramasser tout seul les feuilles de frêne pour les chèvres. Et, bien sûr, dans le vent aigre du Lautaret, avec ses habitudes de ne pas fermer le col de sa chemise (comme au temps de la diligence où il offrait, aux regards des dames rougissantes, le haut d’un magnifique poitrail), il avait pris froid.

  Mal en point comme il se trouvait, il n’était pas question pour lui d’accompagner la famille à la messe de minuit. D’ailleurs, la messe, il l’avait déjà manquée tellement de fois…

  En ce temps-là, dans nos villages, l’hiver venu, toutes les familles se transportaient à « l’écurie » pour loger avec les bêtes. Des esprits distingués jugeront sans doute cette pratique extrêmement malsaine, voir inconvenante. C’est pourtant grâce à la chaleur des animaux que les hommes des hautes vallées alpines, pendant des siècles, ont résisté au froid et ont survécu, malgré les cruels et si longs hivers.

  Aussi, en cette nuit, fameuse entre toutes, tandis que tout le village était rassemblé à l’église, le père Ambroise se retrouva-t-il seul, à quelques pas des bêtes, dans la pénombre de la lampe à huile, allongé sur sa paillasse, une bouteille d’eau de vie à portée de la main (Dame, c’était Noël, n’est-ce-pas !), et bien décidé à vérifier cette soi-disant conversation des animaux. Il y avait des années qu’il en avait envie. Il se sentait un peu ému et inquiet, malgré tout. Mais, avant de mourir, il voulait en avoir le cœur net.

 

  Que se passa-t-il, le temps de l’office, dans la petite écurie ? Nul ne le sut jamais précisément. Toujours est-il que lorsque ses enfants revinrent de la messe, ils trouvèrent le vieil homme dans un état d’exaltation tout à fait surprenant et hors de l’ordinaire. Il était secoué de tremblements incoercibles et la sueur ruisselait de son front. On avait de la peine à saisir ses paroles tellement il parlait vite et de manière incohérente.

-         Les bêtes ont parlé durant toute la messe. Je les ai entendues de mes propres oreilles. Je les ai en-ten-dues, vous comprenez cela, en-ten-dues, comme je vous entends présentement. Je n’ai pas tout compris à cause de ma mauvaise oreille. Et puis c’est Noël, n’est-ce pas ! Alors elles parlaient tout doucement. En tout cas, je sais bien ce que m’a dit ma mule.

-         Parce que votre mule vous a parlé à vous directement ?

-         Parfaitement, ma bru. Elle m’a parlé parce que c’est moi qui l’aie interrogée. Je lui ai dit : Ecoute, ma vieille mule, on se connaît depuis des ans et des ans ; si tu peux parler au cours de cette nuit, fameuse entre toutes, eh bien dis-moi un peu ce que je ferai demain, pour voir ? Et elle m’a dit : Demain, mon bon maître (elle a dit : mon bon maître !!), demain, tu fêteras Noël avec tous les tiens, mais, dans trois jours, pour les Saints Innocents, nous referons un bout de route ensemble, et comme au bon vieux temps, tu seras, une fois encore, le héros du voyage.

-         Eh bien mon père, c’est tout à fait insensé. Il faut croire qu’elle n’avait pas toute sa tête cette bête. A moins que ce ne soit vous. Mais regardez-vous, vous êtes là grelottant de fièvre et la sueur coule sur vos joues. Recouchez-vous, vous allez empirer votre mal.

  Le père Ambroise finit par céder et se recoucha en maugréant. Il se tourna boudeur face au mur de pierre et, finit par s’endormir tandis que les autres s’attablaient  pour le réveillon, pressés de déguster la morue à l’oignon, les oreilles de cochon grillées et les treize desserts.

  Le lendemain, il fêta Noël avec tout le monde. Il avait retrouvé sa bonne humeur et même, il plaisanta sa bru plusieurs fois, non sans malice. Personne ne souffla mot de la conversation de la nuit et la journée fut très heureuse pour tous. Mais, dans la soirée, les forces du vieil homme faiblirent et il dut se recoucher précipitamment, en proie à une forte fièvre. Son état déclina rapidement. Il mourut deux jours plus tard, à la tombée de la nuit, la veille des Saints Innocents. Sur son visage buriné par la pluie et le vent, il y avait une paix, une sorte de douceur étrange et il semblait parfaitement satisfait que tout se fut terminé ainsi.

  On décida de porter son corps en terre dès le matin suivant, à cause du temps qui se dégradait de plus en plus. Il neigeait et le vent soufflait en rafales, courbant les mélèzes dénudés. Mais quand le fossoyeur voulut atteler son cheval au corbillard, celui-ci, depuis longtemps enfermé et affolé par les tourbillons blancs, rua si fort qu’il aurait cassé les brancards si on ne l’avait reconduit prestement à sa stalle ; le cheval du voisin et tous les autres chevaux de la commune eurent le même comportement apeuré et violent. En désespoir de cause, le fossoyeur, confus, s’en vint trouver le fils du père Ambroise.

-         Tu ne pourrais pas me prêter la vieille mule de ton père par hasard ? Elle a tiré la diligence, été comme hiver, pendant des années, elle n’aura peut-être pas peur de la tempête, elle !

  Le fils donna son accord et on sortit la bête. Elle se laissa atteler au corbillard docilement, malgré la tourmente qui plaquait la neige à son flanc. Stoïque, elle attendit sans broncher, dans le vent, que le cortège se formât, elle devant, et le père Ambroise, juste derrière, allongé dans sa caisse, avec ce contentement étrange sur le visage. Et c’est elle qui conduisit son maître à sa dernière demeure. Elle ouvrait la marche, la tête haute dans la tourmente, drapée dans un attitude très digne, un rien cavalière (si on peut dire ainsi, s’agissant d’une mule), de minces festons de glace pendant à ses naseaux, indifférente à la neige et au froid. Et tout au long du chemin enneigé, entre le village et le cimetière, la bru, le fils du père Ambroise, chacun des protagonistes de cette histoire, tous ceux du village, de s’interroger et de se tourmenter l’esprit au risque de se déclencher une grave fluxion du cerveau.

  Comment le vieillard avait-il put connaître, et son mieux du jour de Noël, et, trois jours à l’avance, la date de sa mort, celle de son enterrement dès le lendemain et, surtout que, de toutes les bêtes du canton, seule sa vieille mule accepterait de braver la tempête pour le conduire à sa dernière demeure ? Hein ! Comment ? A moins que…

  Et tous, progressant au rythme lent et majestueux qu’imposait la mule à l’assemblée transie de froid, la regardaient à la dérobée, étonnés et incrédules, soupçonneux et dubitatifs.

  Pour sûr que cette mule, elle, elle savait tout !

  Mais cette histoire est d’un autre temps. A l’ère des chevaux mécaniques, il en va tout autrement. A moins que…