LA FONTAINE DU VIEIL HOMME

 

D’après A des Monts – Texte repris et publié par Claude Seignolle

Contes populaires et légendes des Alpes - Les presses de la Renaissance – Paris –1978 Adaptation Hélène Loup

 

  A une époque fort reculée, qu’il serait difficile de déterminer, les habitants du massif de la Grande-Chartreuse virent arriver un étranger accompagné d’une enfant qui paraissait être sa fille.

  C’était un homme déjà mûr, à la taille élevée, au visage noble et distingué, portant l’épée et le costume des chevaliers. La jeune fille accusait quinze ou seize ans. Avec ses longs cheveux  où le soleil semblait avoir oublié quelque rayon, ses yeux grands ouverts qui laissaient lire jusqu’au fond de son âme, son front resplendissant de lumière, sa démarche pleine de grâce, volontiers on l’eut prise pour une apparition céleste.

  Ils s’établirent sur les bords du lac de Saint-Julien-de-Ratz, alors appelé Saint-Gelin-de-Raz. Le mystère dont ils eurent soin de s’entourer excita tout d’abord la curiosité, voire la méfiance des voisins et même du gouverneur du château fort de la Perrière, pour faire promptement place à la plus vive sympathie. Y avait-il un pauvre dans le dénuement, un malade en danger ? On les voyaient accourir, apportant secours et remèdes. Fallait-il panser quelque plaie ? La jeune fille s’en acquittait avec douceur et dextérité. Leur besogne terminée, ils faisaient quelques courtes recommandations et se retiraient, comme impatients de rentrer dans leur mystérieuse retraite.

  En six mois ils se concilièrent si bien la sympathie de tout le pays qu’on les vénérait comme des anges. Ils vécurent là deux ans, aussi impénétrables que le premier jour, mais sans cesse prêts à voler au secours des malheureux.

  Puis, un matin, les volets de la petite maison qui regardait le lac ne s’ouvrirent pas. Et tous comprirent qu’un grand malheur venait de fondre sur le vieillard et sur tout le pays.

  La veille au soir, de retour de quelque soin à un enfant blessé, la jeune fille, avait voulu cueillir des nymphéas dont les larges feuilles couvrent la surface du lac. Elle s’était approchée trop près du bord, le pied lui avait glissé, et la pauvre enfant s’était vue passer à trépas sans qu’aucune main se tendît vers elle.

  Ce ne fut qu’au crépuscule que le père, inquiet, ayant fait le tour du lac, aperçut dans les roseaux le corps inanimé de sa fille. Les flots n’avaient pas voulu garder leur victime. Elle tenait encore dans ses mains crispées une touffe de nénuphars.

  Ses funérailles eurent lieu deux jours après au milieu des sanglots et des gémissements d’une foule innombrable, accourue de dix lieues à la ronde. Son père, plus pâle que le linceul qui recouvrait la morte, voulut lui-même la conduire à sa dernière demeure. Puis, quand tout fut fini, il se retira, et, de six longs mois, on ne vit briller aucune lumière ni s’ouvrir aucune porte dans la maison du bord du lac.

  Les bonnes gens s’imaginèrent que le vieillard, brisé par la douleur, était allé rejoindre sa fille dans l’éternel repos. Personne, néanmoins, n’osa s’en assurer. On s’écartait même de son chemin pour éviter de passer à côté de ce foyer visité par la mort. Et quand on le faisait, hommes, femmes, enfants pressaient le pas et se signait craintivement.

  Un jour, pourtant, ce deuil étrange eut une fin. On rencontra le vieillard portant un vase et se dirigeant du côté de ces gorges. Vous auriez juré qu’en six mois il avait vieilli d’un siècle. De grandes et profondes rides creusaient son front ; ses cheveux étaient plus blancs que neige ; sa tête, d’ordinaire si droite, se penchait tristement vers la terre, incapable de porter le poids qui l’écrasait ; sa démarche était chancelante, toute sa personne cassée, brisée.

  Et le temps passa. Les enfants qui avaient connu le vieillard, écrasé par l’âge et le chagrin, grandirent, vécurent et moururent ; à leur tour leur enfants fournirent une longue carrière ; trois générations se succédèrent ainsi, et le vieillard était toujours là. La mort semblait l’avoir oublié dans ce monde.

  Ce ne fut que plus tard, après de longues et nombreuses années, qu’on le trouva, un matin, affaissé et sans vie, près du petit bois de hêtres qui domine le lac. Le gouverneur du château le fit enterrer avec tous les honneurs dus à son rang de chevalier. Car le peuple n’avait jamais cessé de le considérer comme tel, et la tradition s’en était perpétuée dans le pays.

  Alors seulement on osa pénétrer dans la maison du bord du lac. Elle était simple et monacale, et ne recélait aucun document écrit, sauf un. C’est ainsi qu’on découvrit le secret de ces courses quotidiennes que personne ne s’expliquait.

  A la mort de sa fille, fou de douleur, le père s’était engagé par vœu à ne manger que du pain et à ne boire que de l’eau claire de la première source qu’il rencontrerait après avoir marché deux heures durant.

  Or, le hasard le conduisit à cette fontaine jaillissante dont les eaux avaient la propriété de faire vieillir rapidement mais, en revanche, d’empêcher de mourir. De sorte que celui qui désirait la mort et l’appelait à grands cris, comme un remède à la violence de sa tristesse, trouva sans s’en douter une immortalité que d’autres achèteraient chèrement.

  Et c’est depuis ce temps-là que la fontaine qui coule là-bas, dans les profondeurs de l’abîme, porte le nom de Fontaine du Vieil-Homme.