LES PORTES DU PLACARD

   « La mère Mathilde est au plus mal. Elle ne passera pas la semaine. »

  Les gens du Valgaudemar colportaient cette fatalité du café où braillaient les hommes au lavoir où caquetaient les femmes. Des chasseurs de chamois, de retour du col de la Vaurze, avaient croisé le docteur de Saint-Firmin montant à pied par le chemin muletier vers le hameau des Peines, nid d’aigle où ne s’abritaient plus que deux rapaces : la vieille Mathilde et son fils Christophe. Chez ces paysans d’altitude, durs comme un granit d’Olan, on ne dérangeait pas l’homme de l’art pour un furoncle ou une laryngite. Quand le docteur était sur ces hautes terres, c’était que la mort rôdait.

  Cela se confirma trois jours après, quand Victor descendit à la Loubière, chez le menuisier du bord de l’eau où la scie à ruban chantait à longueur de journée dans le mélèze veiné de rouge. Il en sortait des chevrons, des ruches, mais aussi, à l’occasion… des cercueils.

-         Ta mère aurait-elle fini de souffrir, mon pauvre Victor ?

-         Pas encore. Mais le docteur ne laisse aucun espoir et je crains d’être bloqué aux Peines par la neige.

  En effet, octobre touchait à sa fin. Les eaux de la Séveraisse se frangeaient déjà de glaçons. Les mélèzes avaient la jaunisse et les buissons d’épines-vinettes, la rougeole. Victor et le scieur savaient fort bien que l’hiver pouvait, sans préambule, déclencher en une nuit l’apocalypse de ses tourmentes, de ses congères, de ses avalanches, isolant les Peines pour six mois de blanches léthargies. Après cela, allez donc transporter un cercueil, par un sentier de chèvres, avec de la neige jusqu’au ventre…

-         As-tu des planches prêtes, en cas de malheur ?

-         A cause des alpinistes, j’ai toujours un cercueil d’avance, prêt à assembler.

-         Bien, donne-le moi. J’ai un tournevis, je me débrouillerai.

  Et tous deux d’arrimer sur le bât de Finette, sa mule à l’œil résigné et à l’oreille gauche pendante, les pièces détachées d’une bière, pour une femme encore vivante.

  Arrivé chez lui, Victor rangea ses planches au grenier. Mathilde était dans un coma si noir qu’elle n’entendit et ne vit rien.

  Et les jours et les nuits passèrent, sans que le sinistre bûcheron ne vînt abattre cette vie pourtant condamnée. Et puis, un certain matin, la vieille entr’ouvrit les yeux et Victor y lut comme un espoir souriant. Le lendemain elle demanda à boire, le surlendemain à manger. La noire cognée n’était pas venue à bout de ses robustes racines.

  A Noël, la mère trottait à nouveau à ses affaires et Victor put partir en forêt, avec Finette, pour y débarder des fayards abattus en septembre. C’est un travail d’hiver ; sur la neige durcie, les grumes tirées par la mule glissent plus aisément que sur les cailloux des sentes estivales.

  Ce charroi dura bien une semaine. Les derniers voyages furent franchement harassants. L’air était glacial, les doigts gourds, les moustaches perlées de fins glaçons. Victor se surmena tant, par ce froid arctique, qu’un soir, il dut, au retour de la coupe, s’aliter promptement, le souffle court, la toux sèche et l’œil fiévreux. Voilà donc les rôles inversés et Mathilde promue infirmière.

  Mais contre les coups de froid, nul besoin de docteur. En pareil cas les montagnards connaissent un remède souverain : le génépi. Chaque année, en juillet, Victor allait en cueillir, là-haut, dans les rocailles du Jas de la Muande, et Mathilde en suspendait la botte à une poutre des combles pour qu’elle séchât à l’ombre.

  Quand Victor vit sa mère gravir l’échelle meunière dans l’intention d’accéder au grenier, il passa du rouge congestionné de la grippe au blanc verdâtre de l’inquiétude. Sa mère allait découvrir le bois du cercueil.

-         Reste là, maman, je n’ai besoin de rien.

-         Comment, besoin de rien ! Je vais t’administrer un génépi carabiné, arrosé d’un petit verre de gnole.

  Là-dessus, elle souleva énergiquement la trappe et le grenier la goba avec des renvois de vieille poussière.

  … Quand elle reparut, serrant les brins de génépi dans son poing noueux, elle était aussi pâle que son fils. A mi-échelle, elle dit :

-         Qu’est-ce que c’est que ces planches ?

-         C’était… c’était pour remplacer les portes du placard. Les vieilles sont bien vermoulues, bafouilla-t-il en pleine hypocrisie. Mais si ça te déplait, mère…

-         Mais non, mais non, mon garçon, au contraire, avec toutes ces fioritures, ça fera un genre.

-         Quelles fioritures ?

-         Un crucifix et des gros clous plats, qu’on dirait des larmes ou des virgules.

  Miséricorde ! Dans sa précipitation à ranger ces planches, il n’avait pas remarqué ces attributs dénonciateurs. Il valait mieux se taire et fermer les yeux, plutôt que de continuer à patauger dans la glu des mensonges…

 

  Si vous allez aux Peines, cet été, vous ne trouverez plus, parmi les ruines où l’ortie triomphe, les portes macabres de cet étrange placard. Un érudit folkloriste les a fait transporter à Paris, au Musée des Arts et Traditions populaires, où elles sont exposées, sous vitrine, avec un bel écriteau calligraphié sur lequel on peut lire ce commentaire :

 « Art naïf des hautes vallées alpines, sacralisant le moindre meuble familier, par des ajouts de métal forgé, où transparaît la religiosité ésotérique des primitifs. »

 

  Voilà qui ferait bien rire la Mathilde, si elle était encore de ce monde !

 

Adapté de « Les portes de l’Au-delà » - Paul Millie – Il était une fois dans les Hautes-Alpes -  Hautes-Alpes – Club de l’Authentique

Cette adaptation fut faite bénévolement pour un bulletin local de quelque station des Alpes. Un bulletin auquel je ne collabore plus depuis bien deux ans, sinon plus. Alors j'ai exhumé ces contes que j'ai eu tant de plaisir à écrire ou, comme pour celui-là, à réécrire, et je vous les offre. Car il y en a quelques autres. Adisiat !