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  Dans les années 1960, conter n’était pas un métier. Etre artiste en était à peine un, du moins dans une famille « bourgeoise », encore plus quand cette bourgeoisie était d’assez fraîche date (deux à trois générations). J’aime enseigner, j’aime les histoires et les mots. J’ai donc choisi d’être professeur de Français. Mais je n’ai pas exercé très longtemps : des soucis de santé m’ont « mise entre parenthèses » pour des années.

  Durant cette période difficile et frustrante (j’avais 23-24 ans quand  deux maladies m’ont touchées à moins d’un an d’intervalle), lorsqu’enfin fatigue, douleurs et gênes ont un peu desserré leur emprise, j’ai suivi la recherche poétique, remarquable en vérité, d’une troupe théâtrale locale alsacienne. C’était des amateurs au sens le plus noble du mot. J’ai continué après notre déménagement pour la capitale. Après quelques déboires, j’ai eu la chance de recevoir durant plusieurs années l’enseignement d’un grand maître. Et j’ai commencé à faire des « ateliers de théâtre », en bénévole d’abord, en « animatrice » ensuite,  pour des enfants puis des adultes.

  Enfin, en 1975, on m’a demandé de faire « l’animation théâtre » et les « heures du conte » d’une bibliothèque associative jeunesse qui se montait. L’une des bibliothécaires m’avait entendue, à mon insu (les enfants n’ont pas conscience d’être observés si l’observateur reste discret), conter enfant à mes amies les histoires que ma grand-mère racontait, et celles que j’inventais. Elle était persuadée que je m’y « remettrai » ! Moi, je n’en étais pas sûre du tout ! J’avais si peur !  C’est elle qui avait raison. Elle avait perçu depuis longtemps un type de fonctionnement dont je n’avais évidemment pas conscience.

  Mais comment fonctionne un conteur ? Cela se marque dès l’enfance, avant même que l’on ne commence à raconter. J’ai toujours fait partie des « rêveurs », des « Jean de la lune » comme on m’appelait petite. Je ne m’ennuyais quasiment jamais : je me racontais des histoires. Cela me permettait de lutter contre ma semi solitude de petite dernière retardataire et les épreuves que subissaient ma famille.

  J’adorais les histoires qui me permettaient de « rêver », comme je disais en mon fors intérieur. J’écoutais avidement celles qui me tombaient dans les oreilles, j’en réclamais à tout propos et hors de propos. Et dès que j’ai su lire, je me suis jetée sur toutes celles qui me tombaient entre les mains. Notamment les contes, dont « Les Mille et une nuits » dans la version la plus commune à l’époque, celle d’Antoine Galland, dans un gros livre ancien rouge et or que j’ai usé à force de le lire, acagnardée dans un recoin sombre derrière un  fauteuil, parce que le placard où se trouvait cet ouvrage était là et que j’étais bien trop pressée de lire pour me déplacer ou trouver une position plus confortable.

  A l’époque comme cela arrive encore aujourd’hui, mais bien plus systématiquement qu’aujourd’hui, les contes mis sous les yeux enfantins étaient souvent mal écrits. Quand l’histoire me plaisait mais pas le langage, je le refaisais dans ma tête. J’ai appris ainsi à « lire en Z », comme on dit, c’est-à-dire en m’appuyant sur quelques mots-clés, des mots qui font image, et en complétant les vides avec mes mots à moi, mes mots-images. Je croyais évidemment que c’était là un fonctionnement normal. J’ai compris plus tard, bien plus tard, que c’était loin d’être général. Et plus tard encore que cela allait avec un fonctionnement de conteuse. D’autres conteurs agissaient ainsi.

  Je n’ai jamais refait le langage des « Mille et un nuits », et pour cause. Mais, comme toujours quand un récit m’inspirait, je m’y projetais soit en observateur, soit en un personnage supplémentaire, soit à l’intérieur d’un personnage que je féminisais si nécessaire. Ceci n’est pas spécifique aux conteurs mais un fonctionnement assez courant. Seulement j’étais trop jeune pour le comprendre. Je gardais donc secrète cet autre manière de « rêver ».

  Puis j’ai commencé à écrire « mes rêves », les histoires que je me racontais. Et j’ai brutalement cessé : ma mère les lisait en cachette et en parlait à mon insu. Elle le faisait par fierté. J’étais une enfant aimée. Mais quand je l’ai découvert, je l’ai ressenti comme un viol. Je n’ai rien dit. Il y a des choses trop violentes pour être dites. J’ai tout brûlé et n’ai repris que plus tard, beaucoup plus tard. Il est dangereux de fouiller dans ce qui est « un mode d’expression » pour quelqu’un. C’est à son identité même que l’on touche.

   Et conter fait bel et bien partie de mon identité. Les « problèmes » (comme on dit aujourd’hui à la suite des anglo-saxons) et questionnements angoissants que l’on rencontre dans l’enfance, l’adolescence, les débuts de la vie d’adulte (je me suis marié à dix-neuf ans, suis devenue maman à vingt), je ne pouvais les résoudre, les surmonter qu’en en faisant une ou des histoires pour moi parfaitement symboliques, une sorte de métaphore filée, compréhensible seulement par les initiés, c’est-à-dire les personnes directement concernées. Là aussi, je croyais que c’était un fonctionnement normal. Et il l’est. Mais seulement pour une certaine catégorie de personnes, dont les conteurs. Ainsi le conte d’Andersen bien connu, « Le vilain petit canard », raconte assez précisément comment son auteur a tenté de dépasser la difficulté redoutable d’être notoirement le fils d’une fille-mère devenue « femme publique », comme c’était souvent le cas par nécessité (que l’on songe à l’histoire de Fantine dans « Les Misérables », si souvent mis en film, de Victor Hugo). Et, à y réfléchir, force m’est de constater que je continue à penser, souvent à m’exprimer, en  comparaisons et métaphores. En images.

  Mais ces images ne sont pas de celles que l’on peint, sculpte, donne à regarder. Elles sont de celles qui se rêvent. Et elles passent par les mots. En cela, elles se rapprochent de celles qui hantent les poètes. Mais il ne s’agit pas de poésie non plus. Un conteur raconte une histoire. Il a besoin d’une histoire pour s’exprimer. Une histoire portée par le langage et directement partagée avec un auditoire. C’est, pour lui, « plus qu’un besoin, c’est une nécessité irrésistible » [première page de la nouvelle fantastique de Guy de Maupassant, « Qui sait ? »].

  Car j’ai toujours su, du plus loin que je me rappelle, que « rêver », ainsi que je disais, était pour moi « une nécessité irrésistible », vitale. Et que m’empêcher de « rêver » serait me tuer. Il en est ainsi de tous les artistes, et de tous les passionnés. Heureusement, il est difficile d’empêcher quelqu’un de « rêver ». Et « l’instinct de survie » est puissant.

  A la bibliothèque, j’ai commencé, comme cela se faisait alors beaucoup, par passer des diapositives tout en lisant l’histoire qui allait avec. Je lisais aussi. Mais surtout des albums. Puis un jour un enfant m’a demandé de lire le « Cendrillon » des frères Grimm. Cette version est plus forte que celle de Perrault qui convient plus aux très jeunes. Et tout en lisant, j’ai été bouleversée par la beauté de l’histoire, enterrée trop profondément pour que je la retrouve tout de suite dans ma mémoire, beauté que je goûtais non plus en petite fille mais en adulte, en universitaire habituée à discerner la qualité d’un texte, et par l’écoute  très concentrée des enfants alors même que, dans mon émotion mêlée d’un tract intense, je lisais mal et le savais. J’avais suffisamment d’expérience théâtrale pour cela.

  A l’adolescence, cette période si sensible au regard de l’autre, j’avais refermé la porte des contes : ils étaient alors considérés comme de la sous-littérature, infantiles et stupides. Ce jour-là, la porte s’est déverrouillée. J’ai commencé à proposer des contes que je lisais, puis que je racontais. Le succès a été immédiat et constant. La porte s’ouvrait de plus en plus grand. Puis les bibliothécaires qui suivaient mes progrès du coin de l’œil mais sans rien montrer (j’ai compris, et elles me l’ont confirmé plus tard, que c’était elles qui, au début, envoyaient des enfants me porter des contes à lire !) m’ont expédiées, avec gentillesse et fermeté (car j’étais un peu réticente), à une grande réunion, je dirais même une « grand messe » de conteurs. Et là, j’ai découvert d’autres adultes assis par terre, se réjouissant d’avance d’écouter des histoires et le laissant voir. Je me suis assise au milieu d’eux avec un soulagement indescriptible : je n’étais plus « un martien tombé de la lune », il y en avait d’autres de mon espèce. Le soir et le lendemain, je racontais deux des histoires, une demi-heure chacune, de mémoire. La porte ? Elle avait disparue. J’étais chez moi.

  Ensuite, tout naturellement mais par étapes, je suis allée vers le professionnalisme. Tous les conteurs professionnels actuels se sont engagés dans ce métier par étapes. Tous ont en commun l’amour immodéré des histoires, des mots qui les portent et le besoin de les partager. Chacun a son histoire de vie. Certains ont eu comme moi la chance de découvrir contes et art de conter dès l’enfance. La plupart n’ont eu cette révélation qu’adulte, en entendant des « néo-conteurs ». Mais tous se sont jetés tête la première dans cette passion. Hélas, les milieux artistiques sont rudes. Il en est qui ont fui. Il en est même qui se sont tus à jamais. D’autres pour qui cela n’était qu’un moment de leur évolution. Mais tous en sont restés marqués.

  Ceux qui ont résisté sont assimilés, administrativement, aux comédiens et ont donc le statut d’intermittents du spectacle. Mais « ceci est une autre histoire », comme disent volontiers les conteurs.