"De courtes nouvelles relatant des énigmes et leur résolution existent en Chine depuis plus de mille ans".

Dans les récits des conteurs comme dans les pièces de théâtre, "des détectives émérites" éblouissent les auditeurs par leur grande perspicacité. Quant au "roman policier chinois", il est n'apparu que vers 1600 pour atteindre son apogée aux 18° et 19° siècles de notre ère chrétienne et européenne. Ce genre a toujours été et est encore très populaire en Chine, et les noms des détectives les plus fameux sont connus de tous dans le pays entier, jeunes et vieux.

  Pour les différences notables entre le roman policier chinois et celui que nous connaissons dans ce qu'il est convenu d'appeler l'Occident, je laisse mon honorable visiteur aller les chercher, si cela l'intéresse, dans la préface de cet ancien roman policier chinois traduit du chinois en anglais (puis de l'anglais en français par Anne Krief) par le sinologue Robert Van Gulik :

"Trois affaires criminelles résolues par le juge Ti" - Christian Bourgeois éditeur - Collection "Grands détectives" 10-18 - N°1917.

  Comme conteuse et diseuse de l'Odyssée, j'ai été sensible à un petit paragraphe de la 2° partie intitulée "La traduction" de la postface de l'auteur où il est question de "la phrase conventionnelle" qui clôt chaque chapitre :

"Si vous voulez connaître la suite, lisez le chapitre suivant."

  Et aussi de l'habitude de mettre, en tête de chaque chapitre, le résumé des chapitres précédents.

Robert Van Gulik précise : "On sait que cette coutume vient des conteurs populaires chinois, grâce auxquels s'est développé le roman. Cette même tradition veut que tous les chapitres se terminent, si possible, à un moment critique du récit afin d'inciter les auditeurs à déposer leur sapèque [petite monnaie de la Chine ancienne] dans la sébile ou de s'assurer qu'ils reviendront l'écouter le lendemain."

  Quand ma grand-mère me racontait, en épisodes, dimanche après dimanche, le roman "Sans Famille" d'Hector Malot, ou "En famille" de Zénaïde Fleuriot, après les avoir retravaillé dans sa mémoire (elle ne pouvait plus les relire étant devenue aveugle depuis bien longtemps), avant de commencer, elle résumait très rapidement ce qu'elle avait déjà conté les semaines précédentes. Et si elle finissait une séance (entre une heure et demi et deux heures) sur une fin de l'action en cours, sans doute par esprit de logique, elle s'arrangeait pour donner envie de connaître la suite. Je n'ai jamais su si elle le faisait pour son plaisir ou pour le mien, pour se mettre en goût elle, ou me mettre en goût moi. Sans doute les deux, tant conteur, conte et auditeur sont étroitement liés au moment de ce que nos chercheurs nomment "la performance", et nous conteurs, "la contée" ou "la conterie".

  De la même façon, quiconque a lu ou entendu "L'Odyssée", et nous sommes nombreux à la raconter, a été frappé par la manière dont se terminent chacune des étapes des voyages d'Ulysse dans le monde d'ailleurs ("Récits d'Alkinoos") où il est peu à peu dépouillé de tout (je dis ce récit en octosyllabes, vers qui permet autant le lyrisme que le récit plus rapide, le par coeur que l'improvisation) :

"Nous repartons sur les eaux grises,

"heureux d'être encore vivants,

"malheureux pour ceux qui sont morts."

ou, quelque fois, avec une inversion significative entre le deuxième et le troisième de mes vers cités.

  Au passage, les quelques dix-huit romans (pas plus hélas !) relatant les enquètes du juge Ti sont intéressants à lire et nous plongent bien dans la vie de cette époque lointaine.