LE CHATON QUI NE SAVAIT PAS QUI IL ETAIT

  Il était une fois un chaton qui vivait dans une maison près d’un grand bois. C’était une petite fille qui lui servait de maman. Et tous les jours, plusieurs fois par jour, la petite fille lui disait :

-         Chaton, petit chaton ! Ne va pas dans le bois. Si tu y vas, tu te perdras !

-         Mi-ou ! répondait le chaton de sa voix aigüe de chaton. Et il n’allait pas dans le bois.

  Mais un jour que la petite fille regardait ailleurs, que le soleil resplendissait sur les feuillages, le chaton fila dans le bois.

  C’était un endroit très amusant. Il se roula dans l’herbe douce, fit voltiger les feuilles mortes, courut après un papillon, croqua une mouche –ce n’était pas mauvais-, dégusta un ver de terre –c’était bien bon- et joua ainsi jusqu’au coucher du soleil.

  Alors seulement il pensa à rentrer chez lui. Mais par où fallait-il aller ? Par ici ? Par là ? A droite ? A gauche ? Il ne savait pas. Il était perdu.

  Le chaton se jucha sur une souche d’arbre. Et, surveillant avec effroi l’ombre qui envahissait les sous-bois, il se mit à miauler plaintivement :

-         Mi-ou ! Mi-ou ! Je suis perdu ! Mi-ou ! Je suis perdu !

  Passait un lapereau, un jeune lapin, qui le regarda et dit :

-         Mais qui es-tu, toi ? Je ne te connais pas. Qui es-tu ?

-         Mi-ou ! Je ne sais pas qui je suis, répondit le chaton. Je suis trop petit pour savoir ce que je suis.

-         Tu es comme ton père et ta mère, mais en plus petit, expliqua le lapereau.

-         Mi-ou ! Je n’ai pas de père, et pas de mère non plus. C’est une petite fille qui me sert de maman. Et je sais bien que je ne suis pas une petite fille.

-         Quelle drôle d’histoire ! s’étonna le lapereau.

  Il s’assit, observa le chaton et dit :

-         Avec cette fourrure douce, est-ce que tu sais sauter ?

-         Mi-ou ! Je saute très bien ;

-         Eh bien voilà ! Tu es un lapereau comme moi. Mais un lapereau qui a les oreilles courtes.

-         Mi-ou ! grogna le chaton vexé. J’ai peut-être les oreilles courtes, mais j’ai la queue longue. Ca compense !

-         Ne te fâche pas ! dit le lapereau. Viens au terrier avec moi. Tu y passeras la nuit à l’abri.

  Le chaton ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit le lapereau.

  Arrivé au terrier, le jeune lapin appela :

-         Maman ! Jai trouvé un lapereau tout seul ! Il a les oreilles courtes, mais la queue longue. Ca compense. Et il est perdu. Il peut passer la nuit ici ?

-         Bien sûr, dit la lapine. Justement, il reste deux feuilles de chou. Donne-z-en-lui une, mange l’autre, et venez vous coucher. Il est tard.

  Le lapereau tendit la plus belle feuille au chaton qui la repoussa d’un air dégouté :

-         Beuh ! Ca ne se mange pas, ça ! C’est dégoutant !

  Maman lapin s’approcha, l’examina et dit :

-         Mais tu n’es pas un lapin ! Qui es-tu ?

-         Mi-ou ! Je ne sais pas qui je suis. Je suis trop petit pour savoir ce que je suis.

  La lapine l’entraîna dehors et appela :

-         Oh ! Tous les lapins ! Venez vite voir le drôle d’animal que mon fils a ramené !

  Des nombreux terriers de la garenne sortirent des dizaines de lapins qui vinrent entourer le chaton, le renifler, puis qui hochaient la tête d’un air perplexe.

Enfin arriva le plus savant, le plus sage d’entre eux, le vieux lapin boiteux. Il examina  soigneusement le petit chat, s’assit et dit :

-         Avec cette jolie queue en panache, est-ce que tu sais grimper aux arbres ?

-         Mi-ou ! Je grimpe très bien aux arbres !

-         Il fallait le dire plus tôt, petit idiot ! Maintenant je sais ce que tu es. Tu es un écureuil. Suis-moi !

  Le vieux lapin s’approcha d’un grand arbre. Il se dressa sur ses pattes de derrière, tambourina sur l’écorce et appela :

-         Père Ecureuil ! Père Ecureuil !

  D’un trou situé à mi-hauteur du tronc, un écureuil très agité sortit et dit :

-         Qu’y a t-il ? Je suis pressé. Je fais mes provisions pour l’hiver.

-         Père Ecureuil, ce petit écureuil s’est perdu. Peux-tu le garder pour la nuit ?

-         Qu’il monte. Et qu’il se dépêche. Je suis pressé. Je fais mes provisions pour l’hiver.

  Le chaton grimpa, non sans mal, et arriva dans le trou. Il le trouva à demi plein de glands, de noisettes, de noix, de pignons de pin et d’autres graines qu’il ne connaissait pas.

  L’écureuil lui tendit une pomme de pin recouverte d’une pellicule de résine encore fraîche.

-         Tiens ! Mange.

  Le chaton la saisit et, aussitôt, la jeta dehors d’un air dégouté :

-         Mi-ou ! Ca ne se mange pas, ça ! Ca colle !

  L’écureuil s’exclama très en colère :

-         Ma plus belle pomme de pin ! Que j’ai eu tant de mal à monter jusqu’ici !

  Il fit un bond vers le chaton, leva la patte pour le gifler … et resta la patte en l’air, stupéfait :

-         Mais tu n’es pas un écureuil ! Qui es-tu ?

-         Mi-ou ! Je ne sais pas qui je suis. Je suis trop petit pour savoir ce que je suis.

  Le Père Ecureuil se gratta la tête un moment. Enfin, il demanda :

-         Tu n’aimes pas les pignons des pommes de pin. Bon ! Mais aimes-tu les glands ? Ou les noix ? Ou les noisettes ? Ou d’autres graines ?

-         Beuh ! Je n’aime pas les glands, ni les noix, ni les noisettes, ni les graines. Et les feuilles de chou non plus.

-         Alors qu’est-ce que tu aimes ?

-         Mi-ou ! Ce matin j’ai croqué une mouche. Ce n’était pas mauvais. A midi j’ai dégusté un ver de terre. C’était bien bon. Mais ce que je préfère, ce sont les petites souricettes bien grasses et aussi le lait coupé d’eau.

-         Il fallait le dire tout de suite, petit imbécile. Maintenant je sais ce que tu es. Tu es un hérisson. Suis-moi !

  L’écureuil sortit et dévala le tronc de l’arbre. Le chat descendit aussi, mais avec bien des difficultés, et le rejoignit enfin à l’entrée d’une ouverture située au pied d’un gros tas de branches et de feuilles mortes.

-         Dame Hérisson ! appelait l’écureuil. Dame Hérisson !

-         Mmmm ! Je dors ! marmonna une voix ensommeillée sous les feuilles.

-         Dame Hérisson ! Un de vos petits s’est perdu ! Je vous l’ai ramené.

-         Qu’il entre et vienne se recoucher, ce petit sot. Il est trop tôt pour aller aux provisions. Il ne fait pas assez nuit. Et s’il a faim, il reste une souricette morte à l’entré du terrier.

  Dame Hérisson bailla et se rendormit avec ses petits.

  Le chaton mangea et, rassasié mais toujours transi de fatigue et de froid, il alla se pelotonner au chaud contre les bébés hérissons pour dormir. Il sauta en l’air, fracassant le plafond du petit nid douillet, avec un strident :

-         Mi-ou ! Ca pique !

qui réveilla Dame Hérisson en sursaut. Furieuse, tous piquants dressés, elle se précipita sur le fauteur de troubles, s’arrêta net et dit :

-         Mais tu n’es pas un hérisson ! Qui es-tu ?

-         Mi-ou ! s’exaspéra le chaton. Je ne sais pas qui je suis. Je n’arrête pas de le dire. Je suis trop petit pour savoir ce que je suis. Et j’en ai marre de me répéter !

-         Eh bien moi, je sais qui tu es, siffla la hérissonne en colère. Tu es un mal élevé. Voilà ce que tu es. Dehors ! Je n’aime pas les malpolis !

  C’est ainsi que le chaton passa le reste de la nuit perché sur une souche d’arbre, grelottant de froid et de peur, à pleurer et sangloter :

-         Mi-ou ! Je ne suis pas un lapereau !

                     Je ne suis pas un écureuil !

                     Je ne suis pas un hérisson !

                     Je ne suis pas un être humain !

                     Je ne sais pas ce que je suis !

                     Et en plus, je suis perdu !!!

  Au matin, le soleil se leva, un corbeau passa par là. Entendant les plaintes du petit chat, il se rapprocha, se percha sur une branche et croassa :

-         Croâ ! Croâ ! Je sais qui tu es. Tu es un chaton.

-         Mi-ou ! Tu dis que je suis quoi ?

-         Croâ ! Croâ ! Je dis que tu es un chaton. Un petit chat.

-         Mi-ou ! Tu en es sûr, corbeau ?

-         Croâ ! Minou stupide ! Evidemment que j’en suis sûr ! Et je peux te dire aussi que la petite fille qui te sert de maman te cherche partout.

  A ces mots, Maman Lapin, Père Ecureuil et Dame Hérisson sortirent de leurs trous et dirent :

-         Corbeau, tu sais où il habite ? Oui ! Alors ramène-le vite chez lui. Car qu’est-ce qu’il nous embête depuis hier soir !

-         Croâ ! suis-moi, petit dit le corbeau en s’envolant.

                                                           Chaton trottait.

                                                           Corbeau volait.

                                                           Chaton trottait.

                                                           Corbeau volait.

                                                        Chaton vit sa maison.

    Il redressa sa petite queue toute droite, bondit par la fenêtre, retomba au creux du gros édredon rouge qui couvrait le lit, s’y pelotonna et s’y endormit en ronronnant :

  -    Et ron ! Et ron ! Maintenant, je sais ce que je suis. Je suis un petit chat. Maintenant je sais qui je suis. Je suis un chaton.

  Ce petit conte est adapté du conte Le petit chat têtu de Natha Caputo, dans son recueil bien connu des conteurs, Contes des quatre vents. C'est ainsi que je le raconte depuis des décennies. Comme un certain nombre de personnes et de conteurs en particulier, je n'écris que les textes qui se sont naturellement mis au point dans ma tête à force de les porter, de les tourner et retourner en moi, de les conter et reconter.

  C'est ainsi que, très vite, la fin de Natha Caputo m'a gênée. L'important, pour moi, est que le chaton ait trouvé son identité. Comme pour La petite héroïne de Petite fille et le loup (Conter pour les Petits - La trame  -  Edisud  -  Hélène Loup  -  épuisé, mais trouvable en bibliothèque), ce qui compte, finalement, c'est ce qu'ils ont appris de leur escapade : pour Petite Fille, le danger du loup et comment s'en protéger, pour le chaton, son identité de chat.

  Il existe d'autres adaptations de cette histoire, dont deux de deux conteurs pour les très petits :

Petit chat perdu - Contes de chats - Edith Montelle - Ed. Slatkine

Le petit chat perdu - L'éveil par le conte - Jean-Claude Renoux - Collection : L'espace du conte - Edisud