LA CHASSE AU LIEVRE

Conte de mensonges (adapté d’un conte traditionnel)

  J’ai quatre copains. Quatre copains comme vous, quatre copains comme moi…

Et puis non ! Ils ne sont pas tout à fait comme vous, pas tout à fait comme moi.

Et c’est heureux pour vous ! Et c’est heureux pour moi !

 

  Car le premier n’a pas de langue. Il est muet.

Le deuxième n’a pas d’yeux. Il est aveugle.

Le troisième n’a pas de bras. Il est manchot.

Le quatrième n’a pas de jambes. C’est un cul-de-jatte.

  Un beau matin, mes quatre copains se présentent devant ma maison. Le muet - c’était toujours lui le porte-parole – me crie :

-         Hélène ! Nous partons à la chasse au lièvre ! Dépêche-toi de te lever ! Nous ne t’attendrons pas cent sept ans !

  Je tire sur le levier des réveils en urgence et le ressort de mon lit me catapulte dans ma garde-robe qui a deux kilomètres de large et deux centimètres de long. Je passe mon vieux jean. Mais il avait rétréci dans la nuit. J’essaie mon short. Il était trop chaud. J’enfile ma grosse doudoune. Elle était glacée. Et je mets un vêtement, et puis un autre, un autre encore. Finalement, je les ai tous revêtus, les uns sur les autres pour aller plus vite. C’est à ce moment-là que le muet, le porte-parole, me crie :

-         Hélène ! Ca fait cent sept ans qu’on t’attend ! On ne t’attendra pas une cent huitième année ! Tu viens comme tu es !

  Alors je suis sortie comme j’étais. Mais le vent s’est levé d’un coup. Il m’a emporté tous mes habits. Je me suis retrouvée toute nue. Et nous sommes partis à la chasse au lièvre : le muet qui n’a pas de langue, l’aveugle qui n’a pas d’yeux, le manchot qui n’a pas de bras, le cul-de-jatte qui n’a pas de jambes et moi toute nue qui n’avais plus d’habits.

  Pour chasser le canard, on va dans la garenne. Pour chasser le lièvre, on va sur la rivière. Tous les chasseurs savent ça ! Nous allons donc à la rivière. Il y avait trois bateaux.

Le premier était plein de boue. On s’est dit : « On va le salir ! »

Le deuxième était plein de trous. On s’est dit : « On va l’abîmer ! »

Le troisième était en plomb et sans fond. On s’est dit : « On va le prendre ! »

  Et nous sommes montés dans le bateau en plomb sans fond, le muet qui n’avait pas de langue, l’aveugle qui n’avait pas d’yeux, le manchot qui n’avait pas de bras, le cul-de-jatte qui n’avait pas de jambes et moi toute nue qui n’avait pas d’habits. On a largué l’amarre et le bateau, comme tous les bateaux sans voiles, sans moteur et sans rames, s’est mis à remonter le courant.

  Et nous, on regardait à droite, on regardait à gauche, on regardait devant, on regardait derrière, on regardait en haut, on regardait en bas : on cherchait le lièvre ! Soudain l’aveugle s’écrie :

-         Là-bas ! Là-bas ! Je le vois ! Je le vois !

-         Qu’est-ce que tu vois ? demande le muet.

-         Mais vous êtes aveugle ! Vous n’avez pas d’yeux pour voir ! dit l’aveugle. Là-bas, sous l’arbre qui n’est pas encore poussé, il y a un lièvre qui n’est pas encore né. Attention ! Il s’envole de son œuf !

  Le manchot lève son fusil, tire ! Le lièvre tombe dans l’herbe. Le cul-de-jatte saute sur la rive et court, court de toute la vitesse de ses jambes, ramasse le lièvre, revient toujours en courant, saute dans le bateau en plomb sans fond et me tend le lièvre en disant :

-         Tiens, Hélène ! C’est toi qui le gardes !

  Et moi qui suis toute nue, je le mets dans ma poche !

  Puis nous repartons sur la rivière. Ce n’est pas tout d’avoir un lièvre. Il faut le faire cuire. Nous arrivons en vue d’un village vide d’habitations. Devant une maison sans murs et sans toiture, se tenait une vieille édentée qui souriait de toutes ses dents. Nous abordons, nous mettons pied à terre et nous allons à la vieille.

-         S’il vous plaît, madame, dit le muet, auriez-vous quelque chose à nous prêter pour faire cuire notre lièvre ?

-         A votre bon sourire, je vois que vous nous aiderez, dit l’aveugle.

  Le manchot lui a serré la main, le cul-de-jatte a dansé pour elle sa plus belle gigue et moi toute nue, je lui ai fait une grande révérence.

-         Mais bien sûr que j’ai ce qu’il faut et que je vous le prête, répond la vieille. Mais attention, c’est du moderne. J’espère que vous savez vous en servir ! J’ai un trépied qui n’a qu’un pied et un chaudron qui n’a pas de fond.

  Nous dressons le trépied qu’a qu’un pied, nous y accrochons le chaudron qu’a pas de fond, dans le chaudron nous mettons le lièvre, de l’eau à ras-bord, dessus le couvercle, dessous du bois, des brindilles, des feuilles sèches, et le muet dit :

-         S’il vous plaît, madame, vous pouvez me passer les allumettes ?

-         Non ! Je ne peux pas ! dit la vieille. Je n’en ai pas.

-         Ce n’est pas grave, dit le muet. Hélène, d’habitude, c’est toi qui les garde dans ta poche. Passe-les moi.

-         Oui, dit l’aveugle. Je t’ai vu les y mettre.

-         Oui, dit le manchot. C’est moi qui te les ai données.

-         Oui, dit le cul-de-jatte. C’est moi qui ai couru à la ville pour les acheter.

  Et moi qui suis toute nue, je fouille dans toutes mes poches. Mais les allumettes n’y étaient plus. Elles étaient tombées quand j’avais mis le lièvre par-dessus.

  Nous fondons tous en larmes.

-         Mais arrêtez de pleurer ! s’exclame la vieille. Vous allez m’inonder la maison !

Je vais vous l’allumer, moi, le feu. J’ai le cul brûlant.

  La vieille approche son cul du bois et vlouf ! le feu prend.

  Le lièvre, c’est long à faire cuire. Ca a mijoté un mois. Ce n’était pas assez. Ca a mijoté deux mois. Ce n’était pas assez. Ca a mijoté trois mois, et nous n’étions plus d’accord. Un disait :

-         Ce n’est pas assez cuit.

  L’autre disait :

-         C’est trop cuit.

Celui-là disait :

-         Ce n’est pas assez cuit, mais il y a des bouts trop cuits !

  Celui-ci disait :

-         C’est trop cuit, mais il y a des bouts pas cuits.

  Et moi je disais :

-         Quand est-ce qu’on mange ? J’ai faim !

  Alors le manchot a soulevé le couvercle. Depuis trois mois que ça cuisait, c’était un bloc de glace.

-         Madame, demande le muet, est-ce que vous pourriez nous prêter un pic à glace ?

-         Non, je ne peux pas, répond la vieille. Je n’en ai pas.

-         Ce n’est pas grave, dit le manchot. Mon fils Daniel a la tête dure.

  Et il appelle :

-         Daniel ! Daniel ! Viens ici ! On a besoin de ta tête !

  Mais Daniel ne voulait pas venir.

-         Je le vois ! dit l’aveugle. Il est derrière l’arbre.

-         Viens ici, Daniel ! crie le muet.

  Mais Daniel ne voulait toujours pas venir. Alors le cul-de-jatte lui a donné un coup de pied dans le derrière qui l’a expédié droit dans les bras de son père.

  Le manchot a donné un grand coup de la tête de Daniel dans la glace. Crac ! C’est la tête de Daniel qui a éclaté en mille morceaux !

-         Ce n’est pas grave, dit le manchot.

  Il redonne un grand coup de la tête de Daniel dans la glace. Crac ! C’est la glace qui éclate en mille morceaux.

    Et dedans, on a trouvé, comme au rayon des surgelés, une boîte en carton parallélépipédique.

  Vous savez le dire, parallélépipédique ?

  Et sur la boîte en carton, comme au rayon des surgelés, il y avait quelque chose d’écrit.

-         L’aveugle, dit le muet, lis. Il n’y a que toi qui saches.

  Alors l’aveugle lit :

-         Ouvrir la boîte en carton.

  Le manchot ouvre la boîte en carton. Depuis trois mois qu’il cuisait, le lièvre s’envole. Le cul-de-jatte bondit. Il le rate. Je lui jette ma veste. Je le manque.

-         Attendez, dit le muet ! Il y a encore quelque chose d’écrit.

  Et l’aveugle lit :

-         Repartir à la chasse au lièvre.

  Alors nous sommes repartis à la chasse au lièvre,

le muet qui n’a pas de langue,

l’aveugle qui n’a pas d’yeux,

le manchot qui n’a pas de bras,

le cul-de-jatte qui n’a pas de jambes

et moi toute nue qui n’ai pas d’habits.

  Mais ça, je ne vais pas vous le raconter, je viens déjà de le faire ! Pas deux fois, tout de même !

Question :

En sachant que les conteurs appellent « mensonge » ce qui est impossible, combien y a-t-il de « mensonges » de conteur dans ce conte de mensonge ?

Réponse :

Avant de compter les « mensonges » du conteur, il convient de définir :

1° - si un « mensonge » répété compte pour un ou pour autant de fois qu’il est énoncé

2° - si la répétition de ce même mensonge doit être faîte dans les mêmes termes ou non

3° - qu’est-ce qui est vraiment « mensonge », c’est-à-dire absolument impossible, et qu’est-ce

       qui est douteux

4° - quand vous aurez trouvé la réponse aux trois questions précédentes, prévenez-moi ! Je ne

       l’ai toujours pas trouvée et ne sais donc toujours pas combien je dis de mensonges dans

       ce conte.