Mais derrière le banc, au fond du jardin, il y avait le mur.

  -    Pourquoi te casses-tu, le banc ? demande le mur.

       Tu n'es pas encore vermoulu. Et où s'assiéront

       grand-père et grand-mère pour prendre le doux soleil d'automne ?

  -    Grand-père et grand-mère, ça m'est bien égal ! dit le banc.

       Tu sais ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Tu sais ce qui se passe dans cette maison ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avait mangés.

Alors le chat boude.

Et moi, le banc,je me casse.

  -    Puisque c'est comme ça, dit le mur, moi, je m'écroule.

Et broum-badaboum ! le mur s'écroule.

  Mais sur le mur, un petit oiseau voulait se poser pour lisser ses plumes.

  -    Hé ! Où vais-je poser mes pattes, désormais ? crie l'oiseau.

       Pourquoi t'écroules-tu, le mur ? Tu es encore solide.

       Et qui protègeras grand-père et grand-mère du vent glacé de l'hiver ?

  -    Grand-père et grand-mère, ça m'est bien égal ! dit le mur.

       Tu sais ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Tu sais ce qui se passe dans cette maison ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avait mangés.

Alors le chat boude.

Le banc se casse.

Et moi, le mur, je m'écroule.

    -    Puisque c'est comme ça, dit l'oiseau, moi, je me déplume.

Et tic ! tic ! tic ! l'oiseau se déplume.

  Les plumes, portées par la brise, s'envolent du jardin jusqu'à l'arbre, au bord du chemin.

  -    Atchoum ! éternue l'arbre. Atchoum ! Je l'ai déjà dit ! Je suis allergique aux plumes.

       Pourquoi te déplumes-tu, l'oiseau ? Tout nu, tu vas prendre froid.

       Si tu prends froid, tu seras enroué.

       Et si tu es enroué, qui charmeras les oreilles de grand-père et grand-mère

       avec les délicats chants du printemps ?

  -    Grand-père et grand-mère, ça m'est bien égal ! dit le mur.

       Tu sais ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Tu sais ce qui se passe dans cette maison ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avait mangés.

Alors le chat boude.

Le banc se casse.

Le mur s'écroule.

Et moi, l'oiseau, je me déplume.

  -    Puisque c'est comme ça, dit l'arbre, moi je me débranche.

Et han ! Et han! L'arbre se débranche.

  -    Aïe ! Ouille ! crie le chemin qui prend les branches sur la tête? Ca fait mal !

       Pourquoi te débranches-tu, l'arbre ? Aucun grand vent ne souffle.

       Tu as l'air ridicule, comme ça, réduit à un simple tronc.

       Et qui abritera grand-père et grand-mère du soleil ardent de l'été ?

  -    Grand-père et grand-mère, ça m'est bien égal ! dit le mur.

       Tu sais ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Tu sais ce qui se passes dans cette maison ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avait mangés.

Alors le chat boude.

Le banc se casse.

Le mur s'écroule.

L'oiseau se déplume.

Et moi l'arbre, je me débranche.

  -    Puisque c'est comme ça, dit le chemin, moi,je m'arrête.

Et le chemin s'arrête.

  Mais moi, j'étais sur le chemin. J'arrive. Plus de chemin !

  -    Pourquoi t'arrêtes-tu, le chemin.

       Je dois aller chez grand-père et grand-mère, manger deux poulets.

       Pourquoi t'arrêtes-tu ?

  -    Grand-père et grand-mère, ce n'est pas la peine d'y aller, dit le chemin.

       Parce que tu sais ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Tu sais ce qui se passe dans cette maison ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avait mangés.

Alors le chat boude.

Le banc se casse.

Le mur s'écroule.

L'oiseau se déplume.

L'arbre se débranche.

Et moi, le chemin, je m'arrête.

  -    Puisque c'est comme ça, dis-je, je retourne chez moi.

Et je suis retournée chez moi.

J'ai ouvert mon garde-manger. Il était vide.

J'ai ouvert mon réfrigérateur. Il n'y avait rien.

J'ai ouvert ma huche à pain. Une souris m'a emporté la dernière miette.

Parce que c'est bien connu;

Il n'y a jamais

rien à manger

pour le conteur.

 

NOTE :

  Ce petit conte tourne parmi les nouveaux conteurs depuis une vingtaine d'années. Je l'ai entendu moulte fois. Et j'ai commencé à le dire à mon tour, avec mes propres variantes.

  C'est en 1999 que je l'ai rédigé à l'occasion de la publication de mon premier ouvrage,

Le jeu de la répétition dans les contes, ou comment dire et redire sans se répéter - Edisud - 2000

  Mais j'ai renoncé à le faire publier car cette petite randonnée n'est pas ancienne. Elle est une création récente sur un schéma traditionnel. Or j'ignorais et j'ignore toujours qui en est l'auteur. Je ne savais donc pas à qui m'adresser pour demander l'autorisation de le faire paraître dans mon ouvrage, ni quel(s) nom(s) citer.

  Cependant une version en a paru en album il y a quelques temps. D'où cette publication sur mon blog.