LE CHAT QUI BOUDE

  Votre grand-père

  et votre grand-mère

  sont-ils sages ?

  Les miens ne le sont pas.

Dimanche dernier, grand-père et grand-mère

m'avaient invités à venir chez eux

pour manger deux poulets.

  Or, les poulets,

grand-mère les cuisine comme personne

et grand-père les choisit comme nul autre.

  Donc, dimanche matin, je me suis mise en route de bonne heure

à travers la forêt afin d'être à l'heure chez grand-père et grand-mère.

  Et donc, ce même dimanche matin, grand-père s'en est allé au marché,

il a acheté deux poulets bien dodus, bien fermes, bien goûteux,

de ceux qui courent et picorent cailloux et graines,

il les a rapportés à grand-mère.

Grand-mère les a plumés, flambés, vidés, farcis comme chez moi

de bouts de saucisse de Toulouse, revenus dans de l'huile, d'olive évidemment,

d'olives vertes et noires dénoyautées, enfin de croûtons rissolés frottés d'ail,

puis mis à cuire au four.

  Au bout d'une heure, les poulets commencent à sentir bon.

Sous la peau gonflée et dorée, on voit le jus bouillonner.

  -    Oui, mais sont-ils vraiment bons ? se demande grand-mère.

       Sont-ils assez salés ? Pour le savoir il faut goûter.

  Elle prend un petit bout et goûte.

Mais ce n'est pas assez pour bien goûter.

Elle prend un gros bout et goûte, remet du sel, goûte et regoûte bien. C'est bon.

  -    Oui, mais sont-ils assez poivrés, se demande grand-mère.

  Elle prend un gros bout, goûte et regoûte, remet du poivre, goûte et regoûte encore. C'est bon.

  -    Oui, mais sont-ils...

  Et grand-mère se demande si les poulets sont assez aillés, olivés, encroûtonnés,

saucissestoulousés, cuits, tendres, juteux, à point, et que sais-je encore...

  Bref, vous l'avez compris, grand-mère mange les deux poulets en entier.

  Grand-père, alors, rentre du jardin.

Il ouvre le four, voit le plat vide, regarde grand-mère d'un oeil soupçonneux et demande :

  -    Grand-mère, où sont les deux poulets ?

  -    Euh... dit grand-mère.

                Elle voit le chat sous la table.

  -    C'est le chat qui les a mangés.

  Ulcéré, le chat bondit par la fenêtre, court au fond du jardin, saute sur le banc et se met à bouder.

Or, quand on boude, on devient lourd. Le banc, surpris, demande au chat :

  -    Qu'as-tu à bouder, chat ? Ce n'est pas dans tes habitudes de bouder . Pourquoi boudes-tu ?

  -    J'ai bien des raisons de bouder, dit le chat.

       Tu ne sais pas ce qui se passe dans cette maison ?

       Tu ne sais pas ce qu'ils ont fait, grand-père et grand-mère ?

       Non ? Eh bien je vais te le dire.

Grand-père est allé au marché.

Il a acheté deux poulets

pour Hélène qui vient dîner.

Grand-mère les a mangés en entier.

Elle a dit que c'était le chat

qui les avaient mangés.

Alors moi, lechat, je boude.

  -    Puisque c'est comme ça, dit le banc, moi je me casse.   

La suite au prochain numéro